Illustration : Frédéric Sasseville-Painchaud

Dossier : Résilience écologique. (...)

Dossier : Résilience écologique. Résistance ou résignation ?

Effondrement. Un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout

Claude Vaillancourt

Les personnes préoccupées par l’environnement ne peuvent pas s’empêcher de faire une équation très simple. Le GIEC nous avertit des catastrophes à venir si les gouvernements ne luttent pas efficacement contre le réchauffement climatique. Ceux-ci, justement, n’en font pas assez pour s’attaquer à ce problème. Notre avenir sera donc très orageux, si on se fie aux prédictions des scientifiques.

Peut-on parler d’un effondrement à venir de notre civilisation, c’est-à-dire d’un processus selon lequel « les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis [ à un coût raisonnable] à une majorité de la population par des services encadrés par la loi » ? Cette définition du politicien français Yves Cochet, reprise dans le best-seller Comment tout peut s’effondrer  ? des ingénieurs Pablo Servigne et Raphaël Stevens [1] , reflète une crainte partagée aujourd’hui.

Les menaces provoquées par les changements climatiques sont bien connues : inondations sur de vastes territoires, érosion, sécheresses, désertification, acidification des océans, vagues de chaleur insupportable, hausse des cataclysmes naturels. Les dérèglements majeurs de nombreux écosystèmes les rendront invivables, ce qui créera un nombre toujours plus élevé de réfugiés climatiques. Comment arriverons-nous, en tant qu’humanité, à nous sortir de tels cataclysmes ? Ces catastrophes auront-elles bel et biens lieu ?

La collapsologie, une science ?

Plusieurs croient que l’effondrement est inévitable. C’est le cas de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, qui ont fait un grand bruit, en France surtout, en proposant une nouvelle science, la « collapsologie » (du latin collapsus ), c’est-à-dire, selon les auteurs, « l’exercice transdisciplinaire d’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder, en s’appuyant sur les deux modes cognitifs que sont la raison et l’intuition et sur des travaux scientifiques reconnus  » . Le fait de présenter la collapsologie comme une science implique de considérer l’effondrement comme un fait accompli et objectif. Pourtant, il n’est encore qu’une projection conditionnelle.

Au Québec, sans s’inscrire directement dans ce courant, l’environnementaliste Harvey Mead prétend, quant à lui, que l’inertie des gouvernements en ce qui concerne les changements climatiques s’est prolongée au-delà de ce que nous pouvions nous permettre et qu’il est maintenant trop tard pour éviter l’effondrement : «  nous sommes à la veille de bouleversements majeurs dans la vie telle que nous la connaissons dans les sociétés riches. Il faut en prendre acte et agir en conséquence  » . Dans Trop tard : la fin d’un monde et le début d’un nouveau [2] , le terme « effondrement » (souvent utilisé au pluriel) est particulièrement récurrent.

Cet effondrement, il vaut mieux l’anticiper et s’y préparer que de le subir, nous disent les collapsologues Servigne et Stev ens. Dans Comment tout peut s’effondrer , ils énumèrent avec précision toutes les menaces qui plombent sur nous, ce que plusieurs autres chercheur ·euse· s ont entrepris de faire depuis longtemps. L’originalité de leur démarche consiste surtout à appeler à une préparation sociale et individuelle devant la catastrophe imminente, dont ils admettent cependant être incapables de prévoir ni l’ampleur ni le moment où elle se produira.

Dans un deuxième essai, Une autre fin du monde est possible : vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), auquel s’est ajouté Gauthier Chapelle, ingénieur lui aussi [3], l’aspect scientifique de la question, assez présent dans le premier livre, est relégué derrière une question incontournable aux yeux des auteurs : comment vivre sereinement, retrouver la paix, alors qu’on sait que tout s’effondrera un jour ?

La collapsologie a le mérite de nous alarmer devant un problème majeur, peut-être le plus grand de tous ceux qui existent, selon les auteurs. Elle concerne une réalité qui nous est sans cesse confirmée par les rapports du GIEC. Toute hausse de la température de plus de 1,5 o C aura des conséquences dramatiques. Or avec les mesures proposées par les gouvernements, en dépit de belles promesses pendant la COP21, nous nous dirigeons vers des difficultés majeures, le GIEC prévoyant plutôt un réchauffement de 1 degré Celsis à 6,4 degrés Celsius supplémentaires !

Comment espérer un coup de barre significatif et rapide, permettant d’éviter tous les écueils, alors que des climatosceptiques dirigent des pays aussi puissants que les États-Unis et le Brésil – sans oublier tous les autres pays dirigés par des autocrates ? Comment croire en de sérieuses avancées alors que tant de pays qui se disent « progressistes », dont le nôtre, s’accrochent encore vivement à une économie basée sur une forte consommation d’hydrocarbures ?

Un débat soutenu

La collapsologie a provoqué de fortes réactions. Dans les grands médias d’abord, sensibles à ce discours de fin du monde, excellent pour attirer l’attention du grand public. Mais cette visibilité a aussi déclenché une importante réplique, entre autres du côté des intellectuel·le·s progressistes qui, bien qu’en accord avec certaines intentions des auteurs, désapprouvent leur approche.

L’aspect « scientifique » de la collapsologie est d’abord remis en cause. L’idée d’un effondrement à venir, bien qu’elle soit fondée, permet difficilement de mettre en place une discipline scientifique, basée sur les faits et l’expérimentation, alors qu’elle relève en grande partie d’incertitudes et de spéculations. Même si on admet qu’il est possible d’avoir une certaine rigueur dans ce domaine, les auteurs ne font rien pour nous en convaincre. Plutôt que de suivre une méthode sûre et exigeante, ils préfèrent composer des écrits bien tournés, avec de nombreuses histoires édifiantes et des analogies, ainsi qu’un sens bien appuyé de la formule. Ils s’appuient sur des sources peu cohérentes, donnant une part importante de leurs références à des auteur·trice·s contestables, pas très bien vus des milieux scientifiques, comme Jared Diamond, Carl Gustav Jung ou Carolyn Baker.

La collapsologie peut aisément être vue par plusieurs comme étant démobilisante. Devant une catastrophe imminente, on pourrait croire que les luttes sont perdues d’avance, qu’il ne reste plus que la résignation. La place accordée par les collapsologues à la psychologie laisse entendre qu’il faut surtout développer un état mental nous permettant d’accepter le malheur tout en conservant une tranquillité intérieure.

Les auteurs renvoient constamment leurs lecteur·trice·s à des comportements nobles et vertueux, entre autres la solidarité et la résilience, essentielles à leurs yeux, ce qu’on ne peut certes pas leur reprocher. Mais les luttes, la nécessité de s’organiser, de combattre activement le réchauffement climatique ne se trouvent pas au cœur de leur argumentation. Les adeptes de la décroissance et les « transitionneur·euse·s » sont par ailleurs abordé·e·s un peu de haut, et la place qu’on leur donne n’est pas très grande, même si Servigne et Stevens finissent tout de même par se rallier à l’idée de se lancer dans d’importants projets de transition écologique.

Adaptation, quelle adaptation ?

Le débat suscité par la collapsologie est cependant incontournable. Si toutes les époques ont vécu leur part de catastrophes – épidémies bien pires que celle que nous connaissons présentement, famines à répétition, guerres sanglantes, etc. –, celles qui nous attendent ont de quoi nous effrayer par leurs conséquences durables, par un dérèglement à long terme aux effets en cascade.
Reconnaître l’imminence de catastrophes climatiques n’est plus tellement difficile : celles auxquelles nous sommes confronté·e·s nous forcent à agir immédiatement, sur les problèmes ponctuels qu’elles soulèvent. L’idée de s’adapter à ces changements ne se situe plus seulement dans le camp des « croissantistes », qui misent sur un deus ex machina comme au théâtre, une solution technologique inévitable, se fiant à l’inépuisable inventivité des humains qui trouveront toujours des solutions aux problèmes qu’ils causent.

En fait, sans avoir recours au terme alarmant d’effondrement, le milieu scientifique s’affaire à formuler mille solutions contre les différents problèmes reliés au réchauffement climatique. La documentation à ce sujet est plus qu’abondante. Elle nous permet, entre autres, de constater que la distinction entre les mesures d’adaptation et celles qui visent à combattre les changements climatiques n’est pas toujours claire, un projet pour réduire la consommation d’hydrocarbures pouvant aussi être vu, par exemple, comme une forme d’adaptation.

La meilleure stratégie consiste, bien sûr, à jouer sur tous les fronts. Dans sa vaste documentation sur les changements climatiques, l’Union européenne propose une stratégie à trois niveaux : l’atténuation , qui consiste à ralentir le réchauffement climatique ; l’adaptation , qui cible les régions vulnérables et permet de trouver des solutions à des problèmes particuliers ; et la transition , qui vise à transformer l’urbanisation, l’agriculture et l’aménagement du territoire, en s’attaquant ainsi aux sources du réchauffement climatique.

Le langage prudent et bureaucratique de l’UE n’est certes pas celui qu’il faut pour entraîner les changements qui s’imposent. Pas plus que l’ensemble de ses réalisations ne nous permet d’être optimistes sur les chances de voir se mettre en place ces changements. La stratégie de l’atténuation semble particulièrement douteuse et manque carrément d’ambition. Le terme « développement durable », utilisé à toutes les sauces, est idéal pour justifier le capitalisme vert, quand il n’encourage pas tout simplement l’inertie. Toutefois, la volonté de lier adaptation et transition, et d’agir à la fois sur le mal et sur le symptôme semble une voie incontournable.

Que l’on parle d’effondrement, d’adaptation ou de transition écologique, il est clair que les solutions à adopter concernent désormais moins la science, qui depuis des années voit venir le danger, que la politique et l’économie – l’enjeu se situant plus spécifiquement du côté de la lenteur des politiciens à réagir et du refus de nombreux individus d’envisager nettement les changements à accomplir. Le leitmotiv de Greta Thunberg qui nous exhorte à enfin écouter les scientifiques est on ne peut plus pertinent.

Pour arriver à transformer les mentalités, avouons qu’aucune stratégie n’a bien fonctionné. Plusieurs ont été examinées dans différents ouvrages, dont Le syndrome de l’autruche [4] de George Marshall, qui se creuse la tête pour comprendre l’indifférence et le déni de réalité qui nous ont empêché·e·s d’entreprendre depuis trop longtemps les transformations nécessaires (ce livre reste d’actualité, même s’il a été écrit il y a quelques années, pendant une période creuse dans la lutte contre le réchauffement climatique). La stratégie consistant à susciter une peur raisonnable, mais maîtrisable, qui transparaît derrière l’idée de se préparer à un effondrement, ne semble sûrement pas meilleure que les autres.

La collapsologie cherche à répondre à un malaise bien réel éprouvé par de nombreuses personnes, et pour lequel on propose une forme de thérapie. Sans renier les effets positifs de ces bonnes intentions, il faut aussi penser à Henri Laborit qui nous dit que deux rats qui se battent restent en meilleure santé. Peut-être que face à un éventuel effondrement, la mobilisation active reste encore la meilleure solution : elle nous rend plus fort·e·s, plus aptes à adopter des comportements positifs devant ce qui nous attend, tout en nous permettant d’agir concrètement contre le danger.


[1Paris, Seuil, 2015, 296 p.

[2Montréal, Écosociété, 2017, 279 p.

[3Paris, Seuil, 2018, 323 p.

[4Arles/Paris, Actes Sud/Colibris, 2017, 405 p.

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