Dossier : Qui échappe à l’extractiv

Dossier : Qui échappe à l’extractivisme ?

MiningWatch Canada. 25 ans de lutte contre les injustices

Catherine Coumans, Val Croft, Jamie Kneen, Diana Martin, Rodrigue Turgeon

C’est en rassemblant les gens directement affectés et préoccupés par les réalités minières, en favorisant les échanges de leur expérience et leur expertise, et en créant des relations, des réseaux, des coalitions que nous avons choisi de livrer bataille.

Le 1er avril 1999, MiningWatch Canada naissait de la volonté d’organisations autochtones, environnementales, syndicales et de justice sociale de s’unir pour affronter les politiques complaisantes en matière de ressources minières et les pratiques irresponsables des entreprises canadiennes ici et à l’étranger. Dans cette mission et avec des moyens plus que limités comparés à ceux de l’industrie, nous avons opté pour la solidarité. Un quart de siècle plus tard, nous sommes toujours là. Mais où sommes-nous rendu·es ? Qu’avons-nous appris ? Et surtout, que faire maintenant ?

Une longue histoire de luttes

Depuis 1999, nous recevons une masse de demandes d’aide de la part de communautés du Canada et du monde entier qui sont dévastées par des catastrophes minières, ou qui sont prises dans des conflits en gestation ou qui durent depuis trop longtemps. Déjà à cette époque, l’appétit des minières canadiennes ne connaissait aucune limite. Il se construisait un nombre grandissant de mines dans des pays où les normes et la surveillance rivalisaient en médiocrité. Partout, les populations locales étaient privées de toute protection et de considération de la part des autorités censées les représenter. Mines abandonnées rejetant des métaux lourds et de l’acide dans les cours d’eau où les gens pêchent ; mines à ciel ouvert décapitant le sommet des montagnes et creusant de profonds cratères dans les forêts tropicales et boréales ; sites sacrés violés ; violences étatiques contre les communautés mobilisées, et bien pires encore. Trois ans avant la création de MiningWatch, une fuite massive dans une mine de cuivre et d’or appartenant à la société canadienne Placer Dome – aujourd’hui Barrick Gold – a déversé pour la troisième fois des déchets miniers dans l’environnement, dévastant l’île de Marinduque aux Philippines. Nous avons travaillé avec les communautés touchées pour documenter les dommages subis et, près de trente ans plus tard, nous continuons à nous battre à leurs côtés pour que les responsables rendent des comptes et que les réparations soient rendues.

Chez les communautés autochtones, ce sont leurs droits inhérents, internationaux et issus de traités qui sont violés. Alors que les compagnies minières canadiennes s’efforcent d’exploiter les fonds marins pour la première fois de l’histoire dès 2025, MiningWatch s’est lié aux habitants des îles du Pacifique, tels que les Solwara Warriors en Papouasie–Nouvelle-Guinée, pour demander l’interdiction de cette pratique avant que l’exploitation minière ne cause des dommages irréversibles à l’un des écosystèmes les moins bien compris et les plus sensibles de la planète.

Les communautés locales sont les mieux placées pour intervenir aux premiers stades du développement minier et pour arrêter de mauvais projets avant qu’ils ne démarrent, ou demander justice devant les tribunaux pour les préjudices subis. Pour soutenir les personnes affectées par l’exploitation minière, nous avons cherché à les aider à s’organiser et développer leur pouvoir à l’échelle locale. Lorsque les communautés Maya Sipakapense et Mam du Guatemala ont été confrontées à la répression policière et à la militarisation imposée par Goldcorp à sa mine Marlin, nous avons contribué à la mise en place d’un réseau régional de communautés affectées par cette minière dans toute l’Amérique centrale pour unir ces luttes isolées et élaborer des stratégies régionales de résistance. En 2016, nous avons ainsi prêté assistance aux gens de Malartic au Québec pour lancer un recours collectif sans précédent contre le plus grand producteur d’or du Canada, Canadian Malartic.

25 ans plus tard, le bilan est néanmoins loin d’être réjouissant. Globalement, l’avidité de l’industrie, le soutien omniprésent des gouvernements, l’empreinte de l’exploitation minière et les dommages se sont accrus. Les mines deviennent plus vastes à mesure que les entreprises recherchent des minerais de concentration moindre. Cette raréfaction des gisements rentables combinée à la demande croissante imposée par les lois du marché conduit les exploitants vers des régions plus reculées et souvent des territoires autochtones.

En finir avec le free mining

L’industrie et les gouvernements canadiens promeuvent de longue date l’exploitation minière en tant qu’outil de « développement ». À leurs yeux, il s’agit du moyen idéal pour garantir de bons emplois payants, construire des routes et d’autres infrastructures pour desservir les communautés éloignées, générer des impôts sur les sociétés et les travailleurs bien payés pour renforcer les services publics et améliorer le bien-être général de la société. Ce mythe a servi de justification sociale à l’expansion rapide de projets industriels qui allaient définitivement spolier les communautés et leurs environnements.

La plupart des provinces et des territoires appliquent un système de « libre accès », dit de free mining, pour assurer le développement minier par des entités tierces et privées. Ce système est conçu pour permettre aux compagnies de jalonner le territoire de titres miniers (claims) pratiquement n’importe où en imposant un minimum de restrictions, sans tenir compte de l’avis des personnes qui y vivent, ni de leur relation avec la terre. Le free entry agit comme une subvention gouvernementale à l’industrie, tant les avantages et pouvoirs accordés à l’industrie sont grands. Les entreprises disposent d’un accès pratiquement gratuit à la terre et leurs droits d’exploration détiennent la priorité devant toute autre forme d’affectation du territoire.

L’éradication du free mining est l’une des priorités de MiningWatch Canada. Nous avons utilisé nos ressources limitées pour cibler des juridictions minières spécifiques – la Colombie-Britannique, l’Ontario et le Québec – chaque fois qu’il y avait des ouvertures politiques, et nous avons utilisé les maigres avancées dans une juridiction pour faire bouger les choses dans les autres. Mais en dépit des mobilisations de nombreuses Premières Nations et de la société civile, ce principe subsiste dans la quasi-totalité des juridictions du pays. Il importe cependant de souligner la victoire de la Nation Dénée de Ross River en 2012 devant la Cour d’appel du Yukon, la contestation du Mineral Tenure Act par la Nation Gitxaała et la Nation Ehattesaht devant la Cour suprême de la Colombie-Britannique en 2023, imitée en février 2024 par la Première Nation Mitchikanibikok Inik devant la Cour supérieure du Québec.

Comme si le free mining n’était pas déjà assez, l’État accorde d’autres subventions aux minières, comme les redevances risibles exigées pour l’extraction de l’eau douce, l’implication massive d’Investissement Québec dans des projets miniers, les allègements fiscaux pour le développement des minéraux critiques et stratégiques et la prise en charge de la restauration des sites miniers abandonnés. Mais l’exemple le plus flagrant est peut-être celui des actions accréditives, qui canalisent des fonds publics considérables vers des sociétés d’exploration sans tenir compte des dommages causés par leurs activités, sans leur imposer une forme de contrôle ou de responsabilité, et sans tenir compte de la possibilité de récupérer l’investissement public en cas de découverte de valeur minérale. Loin d’être une source de développement et une aubaine pour les communautés locales et les caisses de l’État, il s’agit en réalité d’une industrie très coûteuse pour les fonds publics. Pour satisfaire les intérêts privés, les gouvernements investissent dans des d’infrastructures « publiques » comme des routes, chemins de fer et ports en eaux profondes pour le transport et l’exportation, alors que les peuples autochtones vivant sur ces mêmes territoires spoliés composent avec des infrastructures déficientes en matière de logement, d’éducation, de santé et d’eau.

L’État à la solde des minières

L’exploitation minière est avant tout une industrie de gestion de déchets : il faut en moyenne extraire un million de tonnes de roches pour obtenir une tonne d’or. Tous ces déchets miniers sont érigés à perpétuité en montagnes artificielles ou forment d’immenses parcs à résidus miniers toxiques autorisés par l’État. Alors que les milliers de mines abandonnées au pays posent des risques de catastrophes environnementales liés à la dégradation physique de ces lieux et au drainage des roches acides qu’ils contiennent, le gouvernement fédéral a mis en place en 2002 une procédure permettant que des lacs et des rivières abritant des poissons soient sacrifiés à jamais pour stocker des déchets miniers. Au cœur d’un vaste mouvement contestataire, nous faisons campagne contre plusieurs projets miniers de ce type. Nous avons obtenu la suppression d’une faille juridique qui permettait de déverser des résidus miniers dans l’océan au Canada. Nous avons aussi réussi à pousser certains gouvernements à prendre des mesures pour réduire la responsabilité des contribuables, notamment en obligeant les entreprises à déposer en garantie des sommes plus importantes pour la restauration anticipée des sites miniers. Hélas, le gouvernement fédéral a déjà sacrifié plus de soixante-dix masses d’eau douce poissonneuses pour créer des dépotoirs à résidus miniers. Sans la réponse coordonnée du public, ce chiffre aurait certainement été plus élevé.

Les communautés locales et les groupes d’intérêt public considèrent souvent l’évaluation environnementale des projets industriels comme leur meilleure, et peut-être leur unique occasion d’avoir leur mot à dire sur le sort d’un projet minier. Au fil des ans, nous avons lutté pour que les processus fédéral et provinciaux soient à la hauteur de leur potentiel. Néanmoins, 25 ans plus tard, nous estimons à regret que l’évaluation des projets miniers constitue un processus profondément défectueux et inefficace pour écarter les mauvais projets. Après des décennies de réductions budgétaires et de personnel comme de compression des échéanciers, les agences et bureaux n’ont pas les moyens de faire pencher la balance au niveau technique et scientifique. Leurs avis et recommandations sont souvent ignorés ou balayés par les décideurs lorsque les commissaires émettent des réserves ou s’opposent aux projets miniers. L’avenir des évaluations environnementales réside dans la consultation sincère et le respect du consentement des volontés autochtones et communautaires. Un outil de planification du territoire, pas une case à cocher.

Quelle justice à l’étranger ?

Le Canada reste le pays qui compte le plus grand nombre de sociétés minières au monde, avec plus de 1400 sociétés d’exploitation et d’exploration minières opérant dans près de 100 pays. Des raisons évidentes expliquent cet attrait pour les multinationales. La faiblesse de la réglementation financière et des exigences en matière de divulgation des activités, les mécanismes de régulation insuffisants qui facilitent l’évasion fiscale, ou encore le soutien politique, diplomatique et financier du gouvernement aux entreprises canadiennes opérant à l’étranger.

Au cours des 25 dernières années, nous avons été submergés d’appels de communautés lésées par les actions des minières canadiennes opérant à l’extérieur de nos frontières : meurtres, mutilations et agressions sexuelles perpétrées par les agents de sécurité des mines ou la police qui les surveille, évictions forcées de villages entiers, projets imposés en violation des droits autochtones, menaces envers des défenseur·euses des droits humains et de l’environnement, travail forcé, contamination de l’eau potable, destruction de sites sacrés et dommages environnementaux massifs. Ces personnes font face à des entreprises dont le siège social est au Canada, qui lèvent des fonds sur les marchés boursiers canadiens, qui prennent des décisions stratégiques au Canada sur la manière dont elle mène ses activités à l’étranger et qui reçoit très certainement le soutien du gouvernement canadien. Contrairement à nos gouvernements, nous devons refuser de détourner notre regard du sort tragique de ces populations et soutenir collectivement leur quête de justice.

Et maintenant

Alors que l’industrie et les gouvernements adoptent un discours mensonger prétendant que l’augmentation excessive de notre consommation de minéraux est critique pour la survie de l’humanité, il est vital de rappeler les impacts réels de l’expansion et de l’intensification de l’exploitation minière. Et par-dessus tout, la priorité est de réduire à la source nos excès et notre dépendance aux métaux. N’étant pas opposé·es à toute forme ou projet d’extraction de métaux, nous croyons simplement que lorsque la société – et non les investisseurs – décide que celle-ci est réellement nécessaire, elle doit se conformer aux normes les plus strictes, y compris le consentement des populations visées. La ressource la plus importante dont disposent les communautés est l’entraide.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème