Dossier : Qui échappe à l’extractiv

Dossier : Qui échappe à l’extractivisme ?

Enfances extraites. Mères mohawks et Orphelin·es de Duplessis

Philippe Blouin

La recherche de sépultures anonymes d’enfants autochtones a mené à des découvertes troublantes sur le rôle des orphelinats dans les transferts et les disparitions d’enfants au Québec. Ethnographie kanien’kehá:ka de l’alliance avec les orphelin·es pour réparer leurs enfances extraites par l’Église et l’État durant la Grande Noirceur.

Par contraste avec la consonance christianisée du terme « Créateur » – Shonkwaia’tíson, littéralement « celui qui a fabriqué nos corps » –, les traditionalistes kanien’kehá:ka (mohawks) de Kahnawà:ke avec lesquels je travaille préfèrent l’expression « Création » – Ka’shatsténhsera’kó:wa sha’oié:ra, littéralement « la grande puissance naturelle ». Leur tradition millénaire n’admet aucune transcendance sinon l’élan vital et créateur amenant le monde à sans cesse se poursuivre et se renouveler. C’est à l’image des générations qui se succèdent et des aiguilles du grand pin blanc – Tionerahtase’kó:wa, littéralement « le grand arbre qui se renouvelle toujours » –, l’arbre de la paix sous lequel la hache de guerre a été enterrée pour sceller l’alliance originelle des cinq nations de la confédération rotinonhsión:ni (iroquoise) [1].

C’est en vertu de cette même puissance naturelle de poursuite du monde que les femmes kanien’kehá:ka sont dites avoir un lien « ombilical » avec la terre. O’nísta, la racine de Kahnistensera (femmes), désigne aussi bien le cordon rattachant l’enfant à la mère que le pédoncule d’un fruit. Cela explique pourquoi leur tradition reconnaît aux femmes le titre de « progénitrices de la terre [2] » et de gardiennes du territoire, qu’elles veillent à préserver des velléités extractivistes pour les générations futures – Tahatikonhsontóntie, littéralement « les enfants dont le visage est encore dans le sol ».

C’est par le truchement de tels concepts autochtones – et de leur refus de la séparation nature/culture – que je propose ici de traduire l’ethnographie kanien’kehá:ka de l’extractivisme au Québec, dont j’ai été témoin en accompagnant les Kahnistensera dans leur rencontre des orphelin·es de Duplessis.

Enclave autoritaire

Ayant eu vent de leur combat juridique, les orphelin·es ont entrepris de rencontrer les Kahnistensera pour partager un secret public bien gardé : la sous-traitance montréalaise du programme MK-Ultra dans les années 1950 et 1960 – dont la CIA tirera les méthodes de torture et de lavage de cerveau qu’elle exportera bientôt du Guatemala à Guantanamo – ne se limitait pas à l’institut Allan Memorial, antenne psychiatrique du Royal Victoria mcgillois. L’expérimentation asilaire bénéficiait en outre ici d’une municipalité entière – Ville Gamelin, dont la mère supérieure était mairesse par acclamation –, quoique d’une population nulle, car ses dizaines de milliers d’âmes y vivaient incarcérées. N’entrait pas qui veut – mais entrait seulement qui ne voulait pas – dans le fief fortifié des Sœurs de la Providence à Montréal-Est. Tout le long de l’actuelle autoroute 25, d’un fleuve à l’autre (entre l’archi-asile de Saint-Jean-de-Dieu près du fleuve Saint-Laurent, éloquemment le plus grand bâtiment au Canada au tournant des 19e et 20e siècles, et l’institut « médico-pédagogique » du Mont-Providence, sis à la rivière des Prairies), les Sœurs disposaient de leur propre boîte d’ombre administrative, gardée par sa propre police d’hôpital, si bien qu’aujourd’hui encore ses archives sont introuvables.

Extraire le travail des enfants

Dans les années 1990, des orphelin·es déposèrent pas moins de 321 dossiers d’accusations criminelles (aujourd’hui scellés à la BAnQ pour raisons de « sécurité nationale »), qui seront rejetés en bloc par le Directeur des poursuites criminelles et pénales. En 2001, après des excuses à demi-mot de l’ancien avocat des Sœurs de la Providence, Lucien Bouchard, iels seront contraint·es d’accepter un maigre 20 000 $ en moyenne d’« aide financière » (sans reconnaissance de culpabilité) contre l’abandon de toutes poursuites potentielles. La responsabilité de la province était pourtant indéniable : le 12 août 1954, Duplessis avait décrété, par l’arrêt en conseil no 818, qu’une génération entière d’orphelin·es (dont l’écrasante majorité avait été en réalité été confisquée à ses parents du fait d’être « illégitimes », notamment née hors mariage) serait désormais considérée, d’un trait du crayon de psychiatres sans scrupules, comme « retardée mentale ». Le motif était d’extraction bassement pécuniaire, chaque patient·e psychiatrique générant 2,25 $ par jour d’argent fédéral, comparativement à 70 cents pour les orphelin·es. Sans oublier les profits générés par la vente de ces enfants pour adoption ou l’extraction de leur conscience comme cobayes d’expériences médicales, notamment pour tester en masse la chlorpromazine/Largactil/Thorazine, qualifié de « lobotomie chimique » par le docteur mcgillois Heinz Lehmann.

Alors que les Sœurs de la Providence fournissaient des effectifs à des douzaines de pensionnats autochtones dans l’Ouest (y compris la mission St. Eugene, en territoire ktunaxa en Colombie-Britannique, où 182 sépultures anonymes d’enfants ont été détectées en 2021), les Mères mohawks découvrirent des parallèles troublants entre les récits des orphelin·es et la manière dont leurs familles avaient été ciblées par des politiques génocidaires. Non seulement les enfants autochtones raflé·es au Québec étaient systématiquement dissimulé·es parmi la population plus large d’orphelin·es, se faisant changer leur nom ou faussement déclarer mort·es, mais un système similaire d’esclavage économique était imposé dans les pensionnats autochtones et dans les orphelinats et asiles [3] : travaux forcés à la buanderie, pour soigner les autres patient·es, pour confectionner des rosaires sous couvert d’ergothérapie, ou encore dans les champs – les orphelin·es formant à l’époque une bonne partie de la main-d’œuvre agricole aujourd’hui reléguée aux autochtones mésoaméricain·es.

Archéologie et extraction

Ayant eu vent de la construction prochaine d’un entrepôt automatisé de la SAQ près de l’ancien cimetière de Saint-Jean-de-Dieu, appelé de façon troublante la « soue à cochons », les Mères mohawks se sont jointes aux orphelin·es pour demander une enquête archéologique préalable en janvier 2024. Tandis que les Sœurs avaient officiellement exhumé plus de 2000 corps en 1967, la SAQ a découvert de nombreuses autres dépouilles « par accident » en 1976, puis une fois encore en 1999, lors de travaux d’expansion menés par nul autre que François Legault, alors ministre. J’ai accompagné les orphelin·es et les Mères durant cinq mois pour convaincre la SAQ de suivre les recommandations du Groupe de travail sur les sépultures non marquées de l’Association canadienne d’archéologie et d’utiliser des chiens renifleurs capables de détecter des restes humains à deux mètres de profondeur, en vain. La SAQ a simplement refusé de les laisser entrer, se prévalant de la Loi sur le patrimoine culturel, qui accorde l’entière discrétion au ministère de la Culture et des Communications d’octroyer des permis d’archéologie.

Cette loi, dont la constitutionnalité sera bientôt contestée en cour par les Mères mohawks, considère tout le contenu du sous-sol comme la propriété exclusive de la nation québécoise par le biais du ministère, même si ce contenu s’est retrouvé là bien avant l’arrivée des Européen·nes sur le continent. Je pense non seulement aux artéfacts et aux dépouilles – dont l’intégrité médico-légale n’est en rien protégée –, mais aussi aux pollens, qui constituent l’ultime trace paléobotanique de pratiques paysagères autochtones précoloniales et des modes de vie qu’elles supposent. C’est contre cet écogénocide quotidien de l’excavation de théâtres d’atrocités et de terres non cédées, extraites, déplacées et dompées ailleurs en même temps que leurs preuves de titres ancestraux pour faire place à quelques condos, que luttent désormais ensemble les Mères mohawks et les orphelin·es.

Enfance et Création

Mais cette extraction de la Terre-Mère, de cette grande puissance naturelle de la Création, ne se limite pas à l’installation de membranes géotextiles antivégétatives [4]. L’extraction de la Création est aussi celle des esprits les plus créatifs qu’aient connu ce bout de monde, aujourd’hui devenus artéfacts fondateurs de notre « culture nationale ». Tour à tour, Saint-Jean-de-Dieu vit passer, en camisole de force, Louis Riel (pour avoir osé imaginer un Ouest gardant une part de sa liberté et de son métissage pré-confédéraux), Émile Nelligan (publié, enfermé et possiblement lobotomisé contre son gré), Alys Robi (exploitée pour ses talents dès sept ans avant d’être jetée au cachot) et Claude Gauvreau (dont l’exploréen allait trop loin pour certains).

Selon les Mères mohawks, la voie de la Création est une relation d’apprentissage basée sur la confiance en la liberté de conscience naturelle pour tout être. C’est pour cela qu’elles préfèrent « grand sentier de la paix » à la traduction habituelle « grande loi de la paix » pour désigner la Kaianere’kó:wa (constitution ancestrale de la confédération rotinonhsión:ni), car personne n’est libre devant la loi, qui entrave l’apprentissage éthique en imposant une maxime morale applicable automatiquement. La création culturelle est du même acabit que celle qui permet aux natures humaines comme non humaines d’apprendre, de s’entendre, de s’arranger et de perdurer.

Je voudrais ainsi, pour terminer, pousser l’analogie plus loin, ou plutôt plus près, vers ce qu’on pourrait appeler l’origine de notre commune humanité : l’enfance.

Le philosophe Giorgio Agamben pense la figure de l’« éternel enfant », qui nous pousse sans cesse de l’intérieur, comme un axolotl, cette curieuse salamandre indigène de Tenochtitlan, qu’on dit « néoténique » du fait qu’elle cesse son évolution en cours de route pour maintenir ses poumons hors du corps. Le parallèle animalier est courant, sachant la postérité d’Aristote : « dans son enfance, l’homme n’est guère qu’un animal [5] ». Agamben y voit le signe de l’indétermination et de l’indigence originelles à toute humanité, le gage de sa puissance d’ouverture vers des formes inachevées, en vertu de laquelle notre immaturité préside à notre créativité, en dépit des « tentatives fatalement vouées à l’échec de rendre saisissable l’insaisissable, de devenir adulte [6] ».

Un thème récurrent, dans les témoignages des orphelin·es de Duplessis à qui j’ai parlé, relate les duretés de l’apprentissage au sortir des instituts médico-pédagogiques où on les privait non seulement d’une éducation, mais aussi des facultés sociales essentielles, notamment à cause de l’interdiction généralisée de parler (ce à quoi les sœurs et moniteurs préféraient un système de clics en bois pour mettre au garde-à-vous). Les tests de QI leur ayant faussement diagnostiqué un retard mental étaient ainsi truqués de telle sorte qu’il aurait fallu être élevé·e hors de ces institutions terribles pour y répondre : dans un des tests, par exemple, un enfant qui se fait demander la définition du mot « achever » répond « rester tranquille » [7]. Aux dires de témoins, les orphelin·es émergèrent de ces institutions avec l’apparence de pages blanches, attendant qu’on leur dicte comment agir.

Or, leur apprentissage du monde social s’est précisément présenté comme une faculté spontanée, de survie : un étonnement créateur. Un ex-orphelin, Gilles Dupuis, m’a raconté comment il est soudainement devenu capable, apprenant sur le tas le métier d’éboueur, de connaître le contenu exact des sacs rien qu’à les soulever. Il fit ce faisant de l’inhumanité à laquelle le régime duplessiste l’avait confiné l’occasion d’une puissance de connaître. Sa faculté naturelle de création lui permit de surmonter l’extraction de son entendement par l’État théocratique qui voulait le modeler à son image de créature du pouvoir. C’est de la même façon, pourrait-on dire, qu’on peut survivre à une torture psychologique, en dépit des tentatives, poussées à leur comble au Royal Victoria, d’effacer la conscience jusqu’à un « état d’enfance » pour de là, la reprogrammer.

Mais cette origine toujours présente que conjurait le duplessisme – et que conjure encore ses partisans caquistes, lorsque le procureur général du Québec porte en appel, sans succès, la loi fédérale reconnaissant que les Autochtones ont le droit de contrôler leurs services de protection de l’enfance –, les orphelin·es comme les aînées kanien’kehá:ka prouvent qu’elle se love au plus profond de nous, car c’est en se fiant à cette puissance créative qu’iels ont survécu aux pires tentatives d’extraction. Comme on dit en kanien’kehá:ka : Tóhsa sathón:tat naiesa’nikonhráhkhwa, « ne les laisse pas prendre ton esprit [8] ».


[1J’emprunte ces termes kanien’kehá:ka au « glossaire conceptuel » sur lequel j’ai travaillé pour l’ouvrage de Louis Karonhiaktajeh Hall, La Mohawk Warrior Society : Manuel de souveraineté autochtone, Montréal, Éditions de la rue Dorion, 2022, pp. 415-439.

[2Arthur C. Parker, « The Constitution of the Five Nations », New York State Museum Bulletin, no 184, 1916, p. 42.

[3Voir le rapport crucial du Bureau de l’interlocutrice spéciale indépendante pour les enfants disparus et les tombes et les sépultures anonymes en lien avec les pensionnats indiens, Lieux de vérité, lieux de conscience : sépultures anonymes et fosses communes des enfants autochtones disparus au Canada, 2024, pp. 122-129.

[4La Mère mohawk Kahentinetha a été choquée de voir ces membranes être posées à l’entrepôt de la SAQ, coupant le lien avec la Terre-Mère.

[5Aristote, Histoire des animaux, Hachette, 1983, tome 3, livre VIII.

[6Giorgio Agamben, Idée de la prose, Christian Bourgeois, 1988, p. 86.

[7Je remercie Josie Quigley pour cette information trouvée dans les archives des orphelin·es de Duplessis à la BAnQ.

[8Le grand-père de Tekarontakeh, de Kahnawake, voir Hall, op. cit.

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