Sous les JO, le ravage

No 101 - Automne 2024

International

Sous les JO, le ravage

Louise Nachet

Les Jeux olympiques (JO) de Paris auront fait jaser, bien au-delà de la cérémonie d’ouverture, de la qualité de l’eau de la Seine ou de l’apparence des mascottes. L’illusoire trêve olympique a vite été balayée par des affrontements politiques variés, que ce soit à propos des personnes transgenres et intersexes, du port du voile, du corps des femmes, du racisme dans le sport ou bien de la Palestine. Mais le sujet du « nettoyage social » qui se poursuit a trop vite été mis de côté une fois les épreuves commencées.

Autrefois considéré comme un événement merveilleux qui apporterait prospérité et prestige à la ville organisatrice, il est désormais clair pour beaucoup que les JO sont surtout synonymes de déplacements de population, de gentrification, de renforcement des services de police et de tractations antidémocratiques en coulisses, ce qui a considérablement entamé leur popularité. La dernière édition dans la capitale française ne fait pas exception.

Le podium de la honte

Depuis plusieurs années, la préparation des JO de Paris a donné lieu à une vaste opération de « nettoyage social » largement dénoncée par les associations, et touchant les plus vulnérables : étudiant·es précaires, itinérant·es, réfugié·es, migrant·es, sans-papiers, Roms, ou encore travailleur·euses du sexe. L’ampleur du phénomène est vertigineuse. Plus de 3000 étudiant·es en résidences universitaires ont vu leur logement réquisitionné pour être mis à disposition du personnel déployé pour les Jeux. Les démantèlements et expulsions de campements et de squats, comme celui de l’ancienne cimenterie Unibéton qui abritait 400 personnes, se sont multipliés. Depuis avril 2023, près de 15 000 expulsions ont été prononcées.

Afin de vider la capitale de ses itinérant·es, une dizaine de « sas d’hébergement » temporaire d’urgence ont été mis en place à travers la France dans des villes comme Toulouse, Bordeaux ou Strasbourg [1]. Des centaines de sans-abris ont été ainsi redirigés vers ces centres et transportés en bus à des centaines de kilomètres, dans des villes qu’ils ne connaissent pas, pour souvent se retrouver à nouveau à la rue, faute de place et d’initiative politique. En effet, cette solidarité territoriale imposée passe mal du côté des élu·es des municipalités concernées, et s’accompagne parfois de propos discriminants et déshumanisants comme ceux du maire d’Orléans dont la ville « n’a pas vocation à accueillir la colline du crack de Paris ». Plus généralement, les sas en région ont été un échec. La plupart des expulsé-es ont souhaité être relocalisé-es ailleurs en Île-de-France pour rester proche de leurs familles, de leurs ami·es et des associations qu’iels connaissent. D’autres sans-abris et marginalisé-es, craignant les contrôles de police et les expulsions, n’ont plus osé sortir ou se déplacer, et se sont ainsi privé-es de distribution alimentaire ou de soins. Par ailleurs, la préfecture de Paris a même brièvement tenté d’interdire la distribution alimentaire dans certains arrondissements, avant de faire marche arrière à la suite de mobilisations auprès du tribunal administratif.

Du côté des travailleur·euses du sexe, le harcèlement policier s’est aussi intensifié, les poussant à limiter leurs sorties et à réduire leurs revenus. Le Syndicat du travail sexuel (STRASS) estime d’ailleurs que les JO servent de prétexte pour expulser les personnes sans-papiers, avec l’appui de la répressive loi sur l’immigration adoptée en décembre 2023 [2]. Les JO ont ainsi fonctionné comme un véritable état d’urgence, justifiant des politiques de contrôle et de surveillance ainsi qu’un déferlement de violence sociale visant à détruire les liens et les solidarités tissés entre les indésirables.

La ville-vitrine de la start-up France

Habituellement, une saison estivale dans la Ville Lumière ne provoque pas de tels efforts de la part du gouvernement et des autorités publiques dans leur guerre de classe. Comme dans toutes les villes hôtes précédentes, les JO constituent une occasion idéale de renforcer le pouvoir de la bourgeoisie. Nous ne regardons pas seulement une compétition sportive, mais aussi une campagne publicitaire élaborée. Une publicité qui rend impératif le nettoyage de la ville-vitrine de la start-up France. Le résultat est un Paris artificiel et aseptisé à la Emily in Paris, celui des pubs de parfums, plus que jamais un parc d’attractions pour les touristes. Moins remarqués que les chefs d’État, une quarantaine de grands patrons, dont Elon Musk, ont été accueillis par le président Macron à l’Élysée pour parler affaires et être rassurés sur les orientations fiscales et économiques du pays. De même, l’omniprésence des groupes de luxe tels que LVMH dans le déroulement des Jeux illustre bien la contamination de l’olympisme par les intérêts capitalistes.

Les grands gagnants économiques des JO ne sont pas les petits commerçants, affectés par le départ de nombreux francilien·nes pendant les épreuves, les contraintes à la mobilité imposées par le dispositif sécuritaire et un plus faible nombre de touristes [3]. Ce sont plutôt les partenaires officiels choisis par le Comité international olympique (CIO) tels que AirBnB, Alibaba, Allianz, Coca-Cola, Samsung, Toyota ou Visa. Ce sont aussi les géants du bâtiment comme Vinci et Effage, les agences de sécurité privées, et bien évidemment les sociétés de logiciels comme Wintics et son système de vidéosurveillance algorithmique.

La soumission de l’espace public aux intérêts privés et sécuritaires est intimement liée à la gentrification accélérée et à l’expulsion massive des plus démunis qui a eu et continue d’avoir lieu. Un dispositif supposément temporaire mais que certain·es souhaiteraient voir permanent. Le 12 août, Emmanuel Macron a ainsi déclaré : « Nous qui avons vécu pendant plus de deux semaines dans un pays où on avait le sentiment que quelque chose avait changé […] on n’a pas envie que la vie reprenne ses droits. Parce qu’au fond, la vie, c’est ce qu’on a vécu ces dernières semaines. C’est ça la vraie vie […] et donc ça doit continuer. C’est ça le vrai visage de la France ».

Face aux critiques, le pouvoir et ses soutiens ont opposé une injonction à s’amuser sous peine d’être suspecté d’antipatriotisme. Les grands médias ont joué un rôle important dans la construction de cette parenthèse euphorisante et anesthésiante, se succédant pour faire l’éloge des Jeux et vanter leur capacité à réparer les fractures du pays, à rassembler. Un discours vite endossé par l’extrême droite qui n’a cessé de se donner des airs populaires en célébrant joyeusement les victoires françaises. Tout le long, nationalisme et capitalisme ont fait bon ménage.

Des Jeux, sans le pain

Malgré des discours initialement très défiants et combattifs, dans un contexte de fortes tensions post-élections législatives, force est de constater que les oppositions ne sont pas parvenues à résister efficacement contre les JO. Si les syndicats comme la CGT se félicitent d’avoir amélioré la sécurité sur les chantiers et régularisé certains travailleurs sans-papiers, il s’agit tout de même d’un cache-misère. Face aux 35 000 policiers et gendarmes mobilisés, aux caméras de surveillance, aux barrières installées partout et aux interdictions de manifester, les quelques initiatives de protestation comme celles des mineurs isolés et sans-abris sur la place de la Bastille ou celles de collectifs comme Saccage 2024 n’avaient aucune chance de réussir. Il aurait fallu que se lève un mouvement massif, impossible à ignorer, ce qui n’est tout simplement pas arrivé.

En effet, les mobilisations anti-JO de Paris ont été particulièrement peu audibles, y compris par rapport aux mobilisations précédentes des Jeux de Londres ou de Tokyo. La peur de la répression, l’opportunisme ou la persistance d’une certaine aura positive autour des Jeux semblent avoir clairement empêché un plus large sursaut au sein du peuple de gauche. Alors que les collectifs étatsuniens s’organisent déjà pour contrer les prochains JO à Los Angeles, la transmission de la mémoire militante semble plus que nécessaire pour apprendre de ces échecs.


[1Rappelons pourtant que près de 20 % des logements à Paris sont vides ou occupés occasionnellement comme résidence secondaire (soit 262.000 logements).

[290 % des prostituées de rue en France seraient étrangères selon un rapport parlementaire de 2011.

[3L’État a d’ailleurs dû se résoudre à créer un fond de dédommagement.

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