Dossier : Qui échappe à l’extractivisme ?
Divest McGill : Lutter pour responsabiliser nos institutions
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Divest McGill est une campagne qui a commencé entre 2011 et 2012 sous le nom de Decorporatize McGill. Depuis, la campagne milite plus spécifiquement pour que l’Université McGill cesse d’investir dans l’industrie des combustibles fossiles.
Entretien avec Laura et Emily, membres de Divest McGill. Propos recueillis par Arianne Des Rochers et traduits de l’anglais par Amadou Ballo.
À bâbord ! : Quel est le but de Divest McGill ? Qui l’a formé ?
Divest McGill : Le but de Divest McGill est d’affirmer que la communauté a son mot à dire sur la façon dont on dépense son argent, et pas seulement les douze membres non élu·es du Conseil des gouverneurs. L’Université n’a pas à financer des activités destructrices. Les étudiant·es sont aux premières lignes de la campagne, mais iels ne sont pas les seul·es qui s’impliquent. Nous luttons avec plusieurs facultés, le Sénat (où siègent des professeur·es et des étudiant·es) et d’autres associations sur le campus comme Professors and Librarians for Divestment. Certain·es membres du corps professoral nous ont aussi énormément aidé·es en nous transmettant leur mémoire institutionnelle.
On savait que c’était possible de pousser McGill à désinvestir des combustibles fossiles, car des combats semblables avaient été menés et remportés par le passé, ici même, comme quand McGill a désinvesti de l’apartheid sud-africain et de l’industrie du tabac dans les années 1990. Notre groupe fait partie d’un mouvement plus grand : il existe d’autres campagnes de désinvestissement au Canada, aux États-Unis et au Royaume-Uni qui militent pour que les grandes institutions arrêtent d’investir dans des secteurs problématiques. Divest McGill fait aussi partie d’une coalition nationale : Divest Canada.
ÀB ! : Qu’est-ce qu’on entend par désinvestissement ?
D. M. : Quand les universités reçoivent des dons, elles les placent dans des fonds de dotation. Ces montants sont investis et les retours sur ces investissements sont utilisés pour financer toutes sortes de choses. Dans le cas de McGill, une partie importante des fonds est investie dans les industries fossiles et les activités militaires, via des fabricants d’armes.
L’appel à désinvestir est à la fois une stratégie et un mouvement politique visant à dissuader les institutions de financer les industries et secteurs nuisibles. Les universités peuvent influencer l’opinion publique et mettre en branle des mouvements sociaux. La campagne vise donc à porter atteinte à l’image de ces industries et à les rendre moins acceptables dans l’opinion publique. Le but, c’est aussi d’amener le gouvernement à réaliser que de plus en plus d’individus et d’institutions tournent le dos à ces secteurs, et qu’il devrait arrêter lui aussi d’y gaspiller l’argent public.
Au fil de nos discussions sur la nature antidémocratique du processus d’investissement qui a toujours existé à McGill, la démocratisation est également devenue un des objectifs de la campagne. On attend des établissements d’enseignement qu’ils défendent les principes de justice, de paix et d’égalité. Ça ne devrait pas nous prendre plus de dix ans de lutte acharnée pour leur faire comprendre quelque chose d’aussi logique. C’est un geste simple et fondamental que les universités peuvent poser, elles qui sont censées préparer leurs étudiant·es à rendre la société meilleure par le biais de la recherche et de l’enseignement.
ÀB ! : À Divest McGill, quelles sont vos principales cibles ?
D. M. : Toutes les campagnes de désinvestissement de l’industrie des énergies fossiles tournent autour du top 200 des entreprises dans la liste de l’organisation Carbon Underground. On veut un désinvestissement total de celles-ci. On a aussi une autre cible, en dehors du top 200 : TC Energy, une entreprise canadienne de combustibles fossiles coupable d’énormes dégâts sur le Yintah (territoire) des Wet’suwet’en. On a également eu affaire à Teck Frontier, un projet d’extraction de sables bitumineux prévu dans le nord de l’Alberta, mais qui a été annulé. Divest McGill est aussi membre d’une coalition appelée Divest for Human Rights, qui a milité non seulement contre TC Energy, mais aussi contre des entreprises qui profitent de l’occupation en Palestine, qui exploitent des enfants ou qui vendent des armes.
ÀB ! : Quelles ont été les stratégies, tactiques et actions que Divest McGill a entreprises et qui ont convaincu l’administration de McGill de désinvestir ?
D. M. :Au début, nous nous sommes rapproché·es des membres du Conseil des gouverneurs pour gagner leur confiance et aborder le sujet du désinvestissement. On a donné des présentations, envoyé des rapports. Bref, on a joué le jeu conformément aux protocoles de l’Université, malgré toutes les critiques qu’on pouvait avoir contre ses dirigeant·es et son fonctionnement. La majorité des membres votant·es vient de l’extérieur de l’Université (des PDG de grandes banques, etc.), et ces membres se nomment entre eux et elles.
Avec le temps, nous nous sommes tourné·es vers la désobéissance civile et les actions perturbatrices. Il n’y a que deux choses qui intéressent l’administration de McGill et le Conseil des gouverneurs : l’argent et leur réputation. On a donc appelé les grands donateurs en leur demandant de menacer McGill de cesser leurs dons si l’Université n’arrêtait pas ces investissements. On a organisé des actions directes lors d’événements-bénéfice, où on expliquait tout le mal que faisait McGill avec ses investissements. On a également ciblé leurs intérêts financiers privés. Par exemple, en 2021, on a mené une campagne de boycott qui ciblait Metro, car une des membres du Conseil des gouverneurs, Maryse Bertrand, est aussi une cadre supérieure de cette entreprise. Toutes les deux semaines, un petit groupe de personnes se pointait avec des banderoles et des pancartes devant des épiceries Metro à Montréal pour inciter les gens au boycott. McGill n’a pas apprécié cette technique et a envoyé des courriels à certain·es d’entre nous, pour nous dire que ce qu’on faisait était inacceptable et devait cesser. On a aussi accueilli les membres du Conseil à leurs réunions avec des dépliants, des mises en scène ou en scandant des slogans. Au début, ces réunions étaient ouvertes au public, mais à cause de nos perturbations, elles ont maintenant lieu sur Zoom. Enfin, on a organisé plusieurs occupations de lieux et des manifs, notamment en 2022. Durant cette occupation, on a offert des ateliers aux étudiant·es, organisé des projections de film et servi des repas gratuits afin de solidariser les membres de notre communauté universitaire.
[On n’est pas juste un groupe militant, on est une communauté.]
ÀB ! : Comment l’administration de McGill a-t-elle réagi ?
D. M. : Une chose que McGill a faite systématiquement, et qui montre à quel point c’est une institution antidémocratique, c’était de menacer l’association étudiante d’une rupture de son protocole d’entente si elle continuait à soutenir notre campagne. L’association a ainsi arrêté de faire circuler les informations sur le boycott de Metro. Ils font la même chose avec d’autres campagnes. Par exemple, chaque fois qu’il y a une action en solidarité avec la Palestine, l’administration menace de rompre le protocole d’entente et dissuade l’association d’agir selon les décisions votées en assemblée.
ÀB ! : Aujourd’hui, est-ce qu’on peut dire que Divest McGill a atteint ses objectifs ?
D. M. : On a partiellement atteint nos objectifs. L’idée, c’était d’atteindre un désinvestissement total d’ici 2025. En décembre dernier, le Conseil des gouverneurs a voté en faveur de l’arrêt des investissements directs dans les entreprises du top 200. On reste toutefois sur nos gardes pour voir s’il va tenir parole.
Mais on n’a toujours pas atteint notre objectif sur le plan des investissements indirects. Certains investissements ciblés se poursuivent dans des fonds communs ou groupés, et l’Université se montre de plus en plus habile pour dissimuler ses actions. Par exemple, elle ne dévoile plus ses investissements en actions en dessous de 500 000 $. Enfin, en ce qui a trait au réinvestissement, on essaie de surveiller qu’il s’agit bel et bien de postes acceptables et plus éthiques, si cela existe.
ÀB ! : Qu’est-ce que Divest McGill projette pour l’avenir ?
D. M. : Nos moyens sont limités et le travail à faire est énorme. On doit déterminer où mettre nos énergies et discuter de l’avenir avec la communauté. C’est certain qu’on aimerait se débarrasser des investissements indirects. Que McGill se démocratise est aussi essentiel à nos yeux, peu importe si c’est grâce à Divest McGill ou à un autre groupe. Finalement, on aimerait se pencher davantage sur les banques comme la RBC, qui soutient activement l’industrie fossile et possède une succursale sur le campus. Pour le moment, toute notre énergie est tournée vers le génocide en Palestine, pour que McGill désinvestisse des entreprises qui y sont reliées. On doit aussi s’assurer d’archiver nos activités, pour que la lutte continue après nous.











































































































































