Dossier : Qui échappe à l’extractivisme ?
Savoirs autochtones. Les minéraux critiques de la recherche universitaire
Après avoir été choquée d’en apprendre sur ma propre culture dans les écrits d’anthropologues blancs, j’ai découvert la recherche communautaire et j’ai travaillé avec des chercheuses qui entretenaient des relations de longue date avec des organismes autochtones. Ces années formatrices ont éveillé en moi le désir de travailler auprès des communautés autochtones et de consacrer mon énergie à organiser, à mobiliser, à soutenir, à honorer, à apprendre, à défendre les intérêts de personnes animées du même esprit que moi. Cette démarche s’inscrit en faux contre l’extractivisme épistémique (des savoirs) dont est héritier le milieu de la recherche universitaire.
Imaginez le Québec, les accents du Lac St-Jean, les pêcheries de la Gaspésie et les quartiers montréalais décrits en détails, en anglais, par des anthropologues américains. C’est ce qui m’est arrivé à moi, fille, petite-fille et arrière-petite-fille de Wendats, quand j’ai découvert ma propre culture dans des textes rédigés au début du 20e siècle par l’anthropologue Marius Barbeau. Sur les bancs d’université, on me fait lire des textes rédigés par des hommes blancs qui détaillent le mode de vie des Innus, l’importance de la chasse pour les Naskapis. L’effet est double : je suis à la fois captivée d’accéder enfin à des connaissances sur ma culture, et sidérée de constater qu’il m’ait fallu aller à l’université pour qu’on parle de Nous.
Comment en sommes-nous arrivé·es là ? Comment la recherche universitaire s’approprie-t-elle les savoirs autochtones, et peut-on combattre cet extractivisme ?
Le racisme au service du capitalisme
D’abord, le paradigme de supériorité raciale sur lequel repose le système d’éducation justifie la perte culturelle qu’il engendre. Les pensionnats, où sont envoyé·es de force plus de 150 000 enfants des Premières Nations, Inuit et Métis, est un exemple de domination de la culture blanche. En plus d’être fondés sur des préceptes racistes, les pensionnats opèrent dans une logique capitaliste d’exploitation des ressources. Jusqu’en 1950, le gouvernement fédéral n’établit pas de pensionnats sur les territoires nordiques car, n’y voyant aucun intérêt économique, il ne considère pas ces territoires pour l’installation de colons. Ensuite, la représentation coloniale permet de cantonner les Autochtones dans des stéréotypes opposés : le sauvage, non-moderne et l’être exotique, objet de curiosité et de fétichisme.
Le racisme et le capitalisme constituent les prémices d’un contexte facilitant l’exclusion et l’exploitation des Autochtones et de leurs savoirs dans les institutions universitaires. D’ailleurs, jusqu’en 1984, tout membre d’une Première Nation qui recevait un diplôme universitaire était « émancipé·e », son identité culturelle, supprimée. En d’autres mots, un « Indien » éduqué n’était plus un « Sauvage ». Cette disposition raciste de la Loi sur les Indiens a contribué à invisibiliser la présence autochtone dans les universités, mais elle n’a pas empêché des pionnières, comme Éléonore Sioui en 1988, de décrocher des diplômes universitaires.
Plus qu’un simple « champ de spécialisation »
Il est reconnu que la recherche universitaire concernant les Autochtones est largement menée par des chercheurs allochtones, et qu’elle est désavantageuse, voire dommageable pour les communautés. Elle s’inscrit dans un rapport de pouvoir et un accès aux ressources qui permet d’exploiter les savoirs autochtones (et les ressources minières, matérielles, culturelles, etc.) pour en tirer profit. Le savoir traditionnel autochtone n’appartient à personne, la seule responsabilité des individus est de le protéger et le transmettre et ce, au bénéfice de leur communauté. Il est donc impossible de s’approprier les connaissances et de les utiliser pour en faire des gains personnels et professionnels, pour faire du profit, et encore moins pour breveter une innovation.
À l’opposé, l’anthropologie, par exemple, permet à des chercheurs de se bâtir une carrière et une renommée internationale en étudiant les peuples autochtones du monde – pensons à Franz Boas, qui était fasciné par les Inuit de l’île de Baffin. Cette prise d’espace par les chercheurs allochtones découle aussi de la dévalorisation et le musellement de la parole des Autochtones, et des stratégies d’oppression qui menacent nos langues, comme l’ont fait les pensionnats. La colonisation a miné le développement intellectuel autochtone par l’assimilation culturelle et la séparation violente des Peuples autochtones à leur source principale de connaissances : le territoire.
C’est justement sur le territoire que se commet la biopiraterie, c’est-à-dire le vol de savoirs traditionnels sur les plantes et leur commercialisation, ou encore la foresterie ou le génie civil qui accapare des ressources sur les territoires traditionnels, mais dont le corpus de connaissances considère peu les savoirs autochtones. Ce constat est peu surprenant si on se rappelle qu’en plus de privatiser les terres, les colons ont renommé l’ensemble du territoire du Kanata et effacé de précieuses connaissances contenues dans la toponymie autochtone, créant l’illusion d’une terra nullius. Déjà, la colonisation entravait la possibilité de transmettre des connaissances sur le territoire et rendait difficile l’apprentissage in situ, écartant l’approche autochtone qu’est la pédagogie par le territoire (land-based pedagogy). Dans certains cas, la déshumanisation des Autochtones ouvre la voie aux recherches à l’éthique douteuse, et ce, sans grandes conséquences pour les chercheurs, mais avec énormément de conséquences pour les communautés. L’un des exemples les plus violents est certainement les expériences sur la malnutrition qui ont été menées par des chercheurs sur des enfants pensionnaires dans les années 1940-1950 (Mosby, 2013).
Quelles voies de sortie ?
Devant à ces constats, le penseur Kanienʼkehá:ka Taiaiake Alfred propose le terme « résurgence autochtone » pour inviter ses pairs à forcer un changement de paradigme de la réconciliation vers la décolonisation. Il suppose qu’une régénération des pratiques culturelles, spirituelles et politiques permettra de confronter le colonialisme des États et des institutions. Des intellectuel·les autochtones comme Linda Tuhiwai Smith et Eve Tuck et K. Wayne Yang publient aussi des textes fondateurs qui appellent à la décolonisation de la recherche.
Bien que le militantisme autochtone dans les universités remonte aux années 1960-70, ce n’est que depuis récemment que ces dernières prennent des engagements publics pour décoloniser la recherche, encouragées par l’adoption de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (2007) et les appels à l’action de la CVR (2015). En parallèle, les communautés ont adopté des stratégies pour se protéger, par exemple en créant les « Principes de propriété, de contrôle, d’accès et de possession des Premières Nations (PCAP-OCAP) », en développant des protocoles éthiques ou des formations pour outiller les chercheurs allochtones. Le fardeau reste largement porté par les Autochtones, comme si l’équilibre entre se laisser diriger par les Autochtones et porter un parti de la lutte n’a pas été trouvé.
Dans leurs plans d’action, les universités formulent des vœux pieux comme le respect des protocoles locaux, une meilleure compensation, de la recherche collaborative et communautaire, de la réciprocité et des partenariats à long terme. Cependant, les obstacles structurels demeurent et les mécanismes de suivi pour assurer un respect des nouvelles normes en recherche sont quasi inexistants. Entre temps, les communautés innovent pour pouvoir déterminer leurs priorités de recherche ou contourner les règles pour accéder aux fonds de recherche qui sont réservés aux titulaires de diplômes. Il reste que les savoirs communautaires autochtones et ceux qui les possèdent sont pas reconnus comme des égaux dans le monde universitaire. Le système actuel permet difficilement à une Aînée qui ne possède pas un diplôme universitaire d’être reconnue et payée comme co-chercheure ou d’être citée comme auteure d’un article scientifique. On encourage donc la collaboration avec les communautés, mais on ne corrige pas les iniquités qui contribuent à l’exploitation.Enfin, le défi est aussi d’encadrer les pratiques individuelles qui sont extractives et néfastes. Le manque de connaissances et parfois le racisme des chercheurs allochtones limitent leur capacité à agir comme allié·es. Le guide Mes relations invite les non-autochtones à l’autoréflexion et à utiliser leurs privilèges au profit de l’autodétermination des Autochtones et de la transformation de la recherche. Il suggère des bonnes pratiques qui peuvent être mises en place dans nos relations, comme redéfinir la notion de consentement, aborder les relations de pouvoir dans la recherche, ou encore repenser la compensation en fonction du travail invisible et émotionnel que font les Autochtones. Ces actions sont nécessaires en attendant qu’on élimine les obstacles qui empêche une réelle décolonisation de la recherche universitaire.












































































































































