Conceptions autochtones de la famille

Dossier : Éclater la famille

Dossier : Éclater la famille

Conceptions autochtones de la famille

Diane Labelle

Dimanche, 18 h. Tout le monde est là. On est toujours une bonne vingtaine à se rassembler chaque semaine, pour le rituel souper chez « gramma ». C’est ici que j’ai appris ce que ça signifie, faire partie d’une famille autochtone.

Texte traduit de l’anglais par Arianne Des Rochers.

Ma belle-mère, la femme la plus âgée de la famille, prend ses responsabilités au sérieux – garder la famille tissée serrée. Elle nous rassemble chez elle tous les dimanches pour souper : ses enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, nièces, neveux, et n’importe qui qui passe par là. On ne manque jamais de nourriture, de rires, d’histoires, de gloussements d’enfants. Je serai toujours reconnaissante envers elle, pour m’avoir transmis l’importance du lien.

C’est ça, la famille en contexte autochtone : tout le monde est relié. Nos tantes, nos oncles, nos cousins, éloignés, sont aussi importants que nos propres enfants, nos frères et sœurs et nos parents. Tout le monde a sa place, et ce ne sont pas les liens du sang qui importent, mais les rôles que l’on joue dans la vie les uns des autres.

On ne se rassemble pas juste pour souper le dimanche. On passe luncher plusieurs fois par semaine chez gramma, qui, de plus en plus à l’aise avec la technologie, nous texte qu’elle a fait de la soupe, ou encore qu’on célèbre l’anniversaire de quelqu’un. En retour, on se tient au courant sur Messenger de ce qui se passe dans notre quotidien. Ce dimanche, en plus des trois anniversaires qu’on va souligner, on fera les derniers préparatifs pour notre voyage en Italie, où ma partenaire a une compétition sportive. Il s’agit d’un événement important pour elle, et dans la tradition autochtone, c’est une bonne partie de la famille – sept d’entre nous – qui l’accompagneront pour l’encourager.

La famille, synonyme de résilience

Parfois, cette vision de la famille entre en conflit avec les valeurs occidentales de l’autonomie, de l’individualisme et de la singularité. On ne laisse jamais les autres autour de nous seul·es ; on est toujours entouré·es. Les professionnels de la santé sont frustrés quand ils voient des groupes débarquer dans leur cabinet ; les directeurs d’école sont médusés quand on leur demande vingt-cinq billets pour la cérémonie de graduation d’un·e seul·e élève ; les ressources humaines ne comprennent pas pourquoi un employé·e prendrait du temps pour faire le deuil de quelqu’un qui n’est pas de la famille « immédiate ».

Cette forme d’organisation familiale remonte aux façons dont les peuples autochtones vivaient dans le passé. Pour les Haudenosaunee – y compris les Kanienkeh’aka – , nous avons un système de clans matriarcaux. Traditionnellement, les gens qui faisaient partie du même clan (Ours, Loup, Tortue) étaient reliés et vivaient dans la même maison longue, sous les conseils des mères de clan. Pour les Inuit, les communautés traditionnelles étaient composées de plusieurs familles qui vivaient, voyageaient et chassaient ensemble. Idem pour les nations autochtones partout dans le monde : nous savons que c’est ensemble qu’on survit.

La relation est une forme de résilience qui a permis aux peuples autochtones de survivre à des siècles de tentatives coloniales d’effacement. Les colonisateurs le savaient, et c’est pourquoi ils ont adopté des lois qui limitaient le pouvoir et l’importance des femmes (les créatrices et les fondations mêmes de nos communautés) et imposé des systèmes de gouvernance et des institutions scolaires qui visaient à séparer et à isoler nos collectivités. Par exemple, la Loi sur les Indiens de 1876 a imposé le patriarcat aux collectivités autochtones, en assujettissant l’identité des femmes à celle de l’homme dominant dans sa vie, son père ou son mari. Le système des pensionnats a aussi renforcé les valeurs patriarcales en apprenant aux garçons à être les maîtres de leur foyer, y compris par la force. De nouveaux organes politiques ont été créé afin de remplacer les gouvernements traditionnels et la structure matriarcale des clans, déclarés illégaux. Malgré tout ça, les peuples autochtones sont encore là.

Une affaire de communauté

Ainsi, traditionnellement, les collectivités autochtones étaient de grandes familles étendues. Les enfants, qui sont notre avenir, étaient la priorité. Tout le monde s’entraidait afin d’assurer que les enfants et celles qui en prenaient soin avaient tout ce dont iels ont besoin pour continuer de grandir et de devenir des membres responsables de la famille/du clan/de la collectivité. Les rôles étaient transmis aux enfants par les gens qui les entouraient : mères, tantes, grand-mères, grandes-tantes, aîné·es et éducateur·rices. Les enfants savaient qu’iels étaient aimé·es et important·es et qu’iels pouvaient compter sur tout leur cercle familial.

Chaque rôle au sein de la famille était respecté, valorisé et maintenu. Les hommes s’occupaient de fournir la nourriture, les abris et la protection nécessaires. Les autres accomplissaient une foule de tâches visant à maintenir la vie au sein de la communauté. Lorsque quelqu’un quittait la collectivité, d’autres personnes se portaient volontaires pour remplir son rôle. Les personnes bispirituelles, en raison de leurs dons, remplissaient différents rôles selon les besoins de la collectivité : iels pouvaient être à la fois des guerriers, des chasseuses, des cueilleurs, des tantes, des mères, des éducateur·rices... On s’assurait que personne ne manquait de rien pour vivre.

Les orphelins n’existaient pas. Dans une perspective autochtone, les enfants ne sont pas des biens qui appartiennent à leurs parents, mais un cadeau à toute la communauté. Si un enfant perdait ses parents biologiques, des pratiques naturelles (par opposition à juridiques) d’adoption avaient lieu et l’enfant restait dans la communauté, adopté par des proches. Ces pratiques s’observent encore aujourd’hui. Ce n’est pas le sang qui détermine la parenté, mais la relation. Ma partenaire et moi sommes passées de tantes à mères pour deux de nos enfants lorsque leur mère biologique est décédée, et aujourd’hui, nous sommes fières d’être les grands-parents de six petits êtres merveilleux.

Vivre ensemble, mourir ensemble

L’importance des liens familiaux vient pour nous avec la responsabilité et le privilège d’accompagner nos proches à chaque étape de leur vie, y compris dans la mort. Lorsque notre tante Karrie a reçu un diagnostic du cancer du poumon, la famille s’est réunie pour planifier comment on les accompagnerait, elle et ses enfants, pendant ses derniers mois de présence physique avec nous. Elle voulait mourir à la maison, et nous avons élaboré un horaire détaillé qui garantissait qu’au moins un membre de la famille serait avec elle et sa fille en tout temps. Pendant des mois, on s’est alterné·es dans nos visites. On a parlé, ri, et oui, pleuré avec elle. On a partagé des histoires et des souvenirs, accueilli tous ceux qui sont venus lui dire au revoir. On s’est entraidé·es quand le deuil devenait difficile. Les enfants n’ont jamais été exclus de tout ça ; la mort est un stade de la vie, pas quelque chose dont il faut avoir peur. Quand l’esprit de notre tante a quitté son corps physique, elle était entourée de l’amour de ses proches.

Son corps a été exposé au salon funéraire de la communauté, qui est resté ouvert pendant 24 heures pour que tous les proches puissent venir faire leurs au revoir. Son esprit est resté en bonne compagnie jusqu’à son enterrement. Un festin de nourriture et la présence constante de proches a permis à toute la communauté de faire son deuil ensemble. Nous avons tenu des cérémonies et des festins, de façon à nourrir son esprit tandis qu’il voyageait vers sa prochaine destination. Nous avons appris, ensemble, à vivre sans sa présence physique.

C’est ça, la famille : le miracle de liens réciproques et profonds, les uns avec les autres. Je suis honorée d’en faire partie.

Je dédie ce texte à ma belle-mère, Vera Goodleaf, et à Nakomish, Jane Middelton-Moz. Merci à vous deux pour ces merveilleuses leçons de vie. Nia:wen kówa.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème