Droits parentaux : une arme contre les jeunes queers

Dossier : Éclater la famille

Dossier : Éclater la famille

Droits parentaux : une arme contre les jeunes queers

Alex Arseneau

En 2023, le Nouveau-Brunswick a été la première province canadienne à adopter des dispositions législatives anti-trans. Comme partout au pays, on y justifie les discours et les politiques transphobes en ayant recours à l’imaginaire dominant de la famille nucléaire et traditionnelle, selon lequel il faudrait « protéger » les enfants. Mais qu’est-ce que cette conception de la famille protège, au juste ?

En juin 2023, le gouvernement progressiste-conservateur provincial a introduit des changements discriminatoires et transphobes à la politique 713, une politique initialement conçue pour protéger les jeunes 2ELGBTQIA+ dans les écoles de la province. Essentiellement, ces modifications retirent aux jeunes de moins de 16 ans la possibilité d’affirmer leur identité de genre (en utilisant le prénom et les pronoms de leur choix) à l’école sans l’accord préalable et explicite de leurs parents. Cela les prive d’exprimer librement leur identité à l’école, en toute sécurité, sans avoir à en informer les parents.

Les changements à la politique 713 ont immédiatement provoqué une controverse. Des manifestations ont eu lieu, des débats ont fait rage dans les médias, et une poursuite judiciaire a été conjointement intentée par l’Association canadienne des libertés civiles et l’organisme Alter Acadie. Selon Kelly Lamrock, avocat au Bureau du défenseur des enfants et de la jeunesse du Nouveau-Brunswick, certaines des nouvelles dispositions de la politique 713 peuvent mener à une violation des droits protégés par la Loi canadienne sur les droits de la personne. Pour beaucoup, la version précédente de la politique 713 était en place pour protéger les élèves dont les parents n’affirmaient pas l’identité de genre.

Le gouvernement néobrunswickois, notamment le premier ministre Higgs et le ministre de l’Éducation Bill Hogan, a annoncé les nouvelles dispositions transphobes sous prétexte de vouloir protéger et affirmer les « droits des parents ».

L’idée veut que les changements rétablissent le rôle central des parents dans la vie de leurs enfants. Mais dans quelle mesure un conservatisme traditionnel est-il en train de s’immiscer dans l’espace privé et scolaire ? Quelle est donc la vraie motivation derrière l’affirmation de ces « droits parentaux » ?

La famille au service de l’hétéropatriarcat

Derrière l’idée des « droits des parents » se cache une vision rigide de la famille nucléaire hétéronormative, qui vise à maintenir des rôles genrés traditionnels et une structure patriarcale. Dans cette conception, les enfants sont perçus comme des extensions de l’autorité parentale. Les défenseurs de cette doctrine, sous prétexte de vouloir « protéger les enfants » de la queerness, ont souvent d’autres revendications : bannir les drag queens, interdire les livres LGBTQIA+ dans les écoles, ou encore soutenir des législations du type « don’t say gay ». Blaine Higgs lui-même a déclaré qu’il ne savait pas si l’on naissait homosexuel ou non, alimentant ainsi la croyance rétrograde que l’on apprend à être queer à l’école.

Le phénomène n’est pas nouveau. Il trouve son origine dans des mouvements ultra conservateurs américains ; on peut penser à la tristement célèbre campagne « Save Our Children » (« Sauvons nos enfants ») d’Anita Bryant dans les années 1970 en Floride, où un mélange de patriotisme et de zèle religieux affirmait que l’homosexualité était une « menace » pour la survie des familles et, par extension, de la nation américaine. Mais le cadre juridique canadien est bien différent. Contrairement aux États-Unis, le Canada a ratifié la Convention des Nations Unies sur les droits de l’enfant, qui reconnaît le droit des jeunes à exprimer librement leur identité, notamment leur identité de genre. Restreindre ces droits pour protéger les « droits parentaux » est non seulement contraire à nos valeurs fondamentales, mais aussi à nos obligations internationales.

Et les droits pour des enfants dans tout ça ?

Le discours des « droits parentaux » repose sur plusieurs mythes qu’il est essentiel de déconstruire. L’idée selon laquelle les parents devraient avoir un contrôle absolu sur l’identité de genre de leurs enfants est en contradiction directe avec la Convention des Nations Unies, qui affirme que les enfants ont droit à l’autonomie dans les décisions qui les concernent. Les « droits des parents » à tout savoir et à tout contrôler sur la vie de leurs enfants repose sur l’idée que les enfants appartiennent à leurs parents, une idée dangereuse qui nie l’agentivité et l’autonomie des enfants en tant que personnes à part entière.

Les enfants ont aussi le droit d’être protégés contre toute forme de violence, qu’elle soit physique ou mentale, et ont le droit de grandir dans un environnement sain et affirmatif. Des études ont montré que les environnements non affirmatifs, qui nient ou invalident l’identité des jeunes 2ELGBTQIA+, augmentent les risques de problèmes de santé mentale comme la suicidalité. Or, pour certains jeunes, la famille est l’environnement non affirmatif par excellence. Il faut donc résister à l’idée selon laquelle les parents sont l’autorité absolue en matière de protection et de sécurité de leurs enfants.

Dans un monde idéal, chaque enfant se sentirait en sécurité pour parler de ses sentiments à ses parents. Cependant, toutes les maisons ne sont pas sécuritaires pour les enfants queers. Les dispositions précédentes de la politique 713 concernaient surtout les jeunes dont la vie peut littéralement être mise en danger s’ils révèlent leur identité à leur famille. Avec sa réfome, le gouvernement Higgs met des jeunes en danger et refuse de garantir à chaque enfant le respect et la dignité qu’iel mérite.

Enfin, les enfants ont droit à la vie privée, un droit bafoué par les modifications à la politique 713, qui obligent désormais les enseignant·es à « outer » les enfants à leurs parents. Cette situation crée un climat de peur et d’exclusion, exacerbant la détresse psychologique chez ces jeunes. Le taux de tentative de suicide chez les jeunes trans est sept fois plus élevé que chez leurs pair·es cisgenres. Les résultats d’un récent sondage du Conseil de la santé du Nouveau-Brunswick révèlent des chiffres alarmants : 85 % des jeunes non binaires ont présenté des symptômes d’anxiété ou de dépression au cours de la dernière année. Les modifications à la politique 713 ne font qu’aggraver leur situation, l’école ne pouvant plus être un refuge.

Un équilibre à trouver

Les « droits des parents » peuvent sembler défendables à première vue. Cependant, sous couvert de protéger les enfants des prétendues « influences nuisibles » liées au genre et à la sexualité ils cachent un objectif plus inquiétant : contrôler et surveiller l’identité des enfants plutôt que de les protéger.

Le respect des droits des jeunes trans et queers ne doit pas être perçu comme une menace aux droits des parents. Il s’agit plutôt de trouver un équilibre. Les parents jouent un rôle crucial dans le soutien de leurs enfants, mais cela ne doit jamais se faire au détriment des droits fondamentaux des jeunes, de leur liberté à être elleux-mêmes. Les discours transphobes, eux, refusent cette nuance et cherchent à imposer un contrôle total sur l’identité des enfants, notamment en censurant l’expression des identités queers dans les écoles.

En réalité, la rhétorique des « droits parentaux » ne protège pas les enfants, elle sert à maintenir des structures familiales de contrôle et d’exclusion. Ce que l’on cherche à protéger en mobilisant ainsi l’imaginaire de la famille nucléaire et traditionnelle et en instrumentalisant la soi-disant sécurité des enfants, c’est plutôt l’ordre social hétéronormatif et patriarcal. Chez Alter Acadie NB, nous croyons qu’il est crucial de résister à ces arguments, et de défendre bec et ongles l’autonomie des jeunes trans et queers et de leur offrir l’espace et le soutien nécessaires pour s’épanouir. La famille doit être un lieu de sécurité et d’amour, pas un instrument de contrôle.

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