Une droite radicale décomplexée

No 81 - novembre 2019

Éditorial du numéro 81

Une droite radicale décomplexée

En kiosque le 18 octobre

Le lancement du numéro 81 et de son dossier « Quel avenir pour le travail ? » aura lieu le 24 octobre, à 17h30 à la librairie l’Euguélionne (1426 rue Beaudry, Montréal).

Il y aura pour l’occasion une causerie avec Anne-Marie Buisson, Stéphanie Barahona et Marc-Édouard Joubert. Tous les détails ici.

« Retour du peuple québécois  », « moment historique », « renaissance politique du Québec »… Le conservateur Mathieu Bock-Côté ne cachait pas sa jubilation, en juin dernier, quant à l’adoption sous bâillon du projet de loi 21 (interdisant le port de signes religieux chez les enseignant·e·s, policiers·ères et juges) dans le sillage du projet de loi 9 (éliminant plus de 18 000 dossiers d’immigration).

De fait, le conservatisme québécois enregistre actuellement ses plus grandes victoires des dernières décennies. Plus largement, le Québec et plusieurs sociétés dans le monde sont confrontés à la montée d’une droite radicale qui ne cache plus son intolérance et sa haine pour certaines catégories de la population. Les personnes trans et les immigrant·e·s (qui arriveraient « en masse » selon Maxime Bernier) sont attaqué·e·s de plus en plus ouvertement. L’islamophobie s’exprime désormais haut et fort et est légitimée par des grands médias et des représentant·e·s politiques. Comme l’avaient prédit bien des musulman·e·s, elle ouvre la porte à une volonté de distinguer les corps qui doivent être montrés de ceux qui doivent être cachés, particulièrement chez les femmes – en témoigne la charge grossophobe contre le dernier clip de la chanteuse Safia Nolin. Les menaces à prévoir contre le droit à l’avortement s’inspirent aussi de ce désir de contrôler les corps. Même l’antisémitisme, auparavant un tabou ultime, semble se décomplexer, bénéficiant aussi de l’espace d’intolérance ouvert par des années de mépris d’une autre religion, l’islam : on l’a vu à Charlottesville en 2017 et lors des tueries à Pittsburgh et à Christchurch, en Nouvelle-Zélande.

La nouveauté ici ne se trouve pas dans ces différents mécanismes d’exclusion systémiques. Ce qui semble s’imposer à l’heure actuelle, c’est le discours décomplexé d’exclusion d’une multitude de formes d’altérité, dans une tentative de justifier le règne d’une « majorité », alors que les principes sont présentés comme les outils élitistes d’une gauche intellectuelle. La pléthore de commentaires violents sur les réseaux sociaux, les articles de journaux polémistes et les affirmations incendiaires de certains de nos politiciens se nourrissent mutuellement et élargissent l’espace de ce qu’il est acceptable d’énoncer publiquement (souvent sous couvert d’une interprétation tout à fait opportuniste, sélective et victimaire du combat contre la « censure »).

Certes, contre cette acceptabilité croissante se dressent le refus et la révolte des personnes ciblées et de leurs allié·e·s. Toutefois, il semble que l’espace dans lequel se déploie la droite radicale s’étend jour après jour, et ce, tant dans les discours publics que dans les législations et les institutions. À l’heure où, depuis la crise financière de 2008, le capitalisme prend une forme de plus en plus violente, prédatrice et autoritaire, d’autres formes de brutalité et de domination sortent de la marge et s’expriment sans honte sur la place publique.

Un travail colossal nous attend donc. La gauche québécoise doit parvenir à se rassembler pour bloquer la montée de cette violence et de cette haine multiformes. Pour y parvenir, il ne suffit pas de chercher l’unité autour de batailles pour la répartition de la richesse ou pour l’environnement. Nous devons également prendre un soin particulier à développer des liens de solidarité comme autant de points de résistance quadrillant le social, à faire entendre la voix des personnes qui subissent directement cette violence, à valoriser l’humanité profonde de ces personnes que l’on a démonisées, celles et ceux qu’on qualifie d’intégristes, de terroristes, de féministes hystériques pour mieux les faire taire. La lutte pour les droits des exclu·e·s, des sans droits, sans voix, sans part, est de plus en plus présentée comme une menace à la majorité dominante. Pourtant, lutter contre les oppressions de toutes sortes est ce qui redonne un sens au collectif et permet de construire une démocratie pour toutes et tous.

Un nouveau front social demeure à créer ; le plus tôt sera le mieux.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème