Entretien avec Facundo Guardado. De la guérilla aux urnes

No 81 - novembre 2019

International

Entretien avec Facundo Guardado. De la guérilla aux urnes

Facundo Guardado est considéré comme un héros au Salvador. Commandant de la guérilla au moment de la guerre civile, il a été l’un des négociateurs des accords de paix de 1992 et s’est porté candidat à la présidence du pays pour le Front Farabundo Martí de libération nationale (FMLN) en 1999.

À bâbord ! : Expliquez-nous tout d’abord comment a débuté la guerre civile des années 1970.

Facundo Guardado : Nous vivions sous un régime corrompu. À partir de l’année 1974, je me suis engagé dans le mouvement de revendications populaires pacifiques. En 1977, je suis devenu secrétaire général du Bloc populaire révolutionnaire. À partir de 1978, l’armée capturait et assassinait de plus en plus de militant·e·s du mouvement populaire. En mars 1978, les militaires ont assassiné un père jésuite, Rutilio Grande. À partir de cet événement déclencheur, le peuple a pris les armes pour se défendre contre l’armée et exiger la libération des prisonniers et prisonnières politiques. J’ai été capturé, emprisonné et torturé à deux occasions : en 1979, ici au Salvador, et en 1980 au Honduras.

ÀB !  : Par la suite, vous avez participé à la rédaction des accords de paix.

F. G. : Oui, j’ai participé aux premiers dialogues de paix sous le président Duarte. Ces premières tentatives d’en arriver à un accord ont toutefois été interrompues par Duarte. Malgré tout, une graine avait été semée. On a réalisé qu’il y avait un espace pour la négociation, ce qui a mené à une entente finale en 1992. Je n’étais pas l’un des signataires de cette entente-là, mais j’ai fait partie de l’équipe de négociation qui a mené les discussions pour en arriver à cet accord de paix.

ÀB !  : La signature de ces accords de paix vous a ensuite mené à vous porter candidat à l’élection présidentielle.

F. G. : Oui, en 1999. Les accords de paix ont été conclus en décembre 1991 et ont été signés officiellement le 16 janvier 1992. J’ai donc participé à la seconde élection. La première avait eu lieu en 1994. J’étais alors le principal dirigeant du FMLN depuis un an et demi, et c’est à ce titre que j’ai été choisi comme candidat à la présidence. Puisque que le paradigme du socialisme pratiqué à Cuba et en Union soviétique ne correspondait pas à nos attentes, j’ai tenté d’amorcer une réforme de la gauche. Je n’avais pas l’intention de suivre ce modèle qui imposait la dictature du parti sur l’État et de l’État sur la société. Je voulais une société plus ouverte ; pas seulement un peuple qui votait, mais un peuple qui avait des droits et le premier de ces droits était la liberté de penser et tout ce qui s’ensuivait. Cependant, dans les partis autoritaires de la gauche, la liberté de penser était niée. Je n’ai pas réussi à convaincre la majorité de procéder à ce changement.

ÀB ! : Que s’est-il alors passé ?

F. G. : Mon principal opposant n’était pas le parti de l’Alliance républicaine nationaliste, mais ceux qui, à l’intérieur de mon propre parti, étaient associés au modèle traditionnel de parti autoritaire et qui, aujourd’hui encore, gouvernent le pays. À partir de ce moment, je me suis retiré de toute participation à la politique partisane. J’ai plutôt contribué à l’analyse de la situation politique dans des cercles de discussion nationaux.

ÀB ! : En 2009, Mauricio Funès est devenu le premier président élu appuyé par le FMLN. Ne proposait-il pas alors une orientation politique semblable à la vôtre ?

F. G. : Pas vraiment. Cet homme n’avait pas de position idéologique claire. Il défiait les élites sans toutefois soutenir de projet social précis. Cette attitude de défiance plaisait beaucoup aux médias, mais moi, je l’avais connu personnellement, bien des années avant qu’il ne soit élu, et je n’avais aucun doute sur ce qui allait se passer par la suite.

En effet, sous l’administration Funès, des fonds publics d’environ 351 millions de dollars ont été détournés vers des comptes à son nom et au nom de membres de sa famille. Funès est présentement en exil au Nicaragua avec sa famille.

ÀB ! : Aujourd’hui, quels sont les problèmes les plus importants que vit le Salvador ?

F. G. : Le problème le plus important, je dirais, est d’ordre culturel. C’est l’acceptation de la médiocrité. Les leaders ne sont pas assez exigeant·e·s. Il y a une classe moyenne agressive sur le plan économique, mais qui l’est très peu sur le plan culturel. C’est une classe qui ne se considère pas comme soumise au respect des droits. L’autre problème institutionnel important, c’est l’impunité. La violence des marras  [1] est avant tout une conséquence de l’impunité. Les leaders des marras se servent de la violence pour asseoir leur pouvoir économique. C’est leur moyen d’ascension sociale, un moyen hors la loi, qui sème la peur partout dans le pays.

Les gouvernements successifs de Sacca et de Funès, comme le gouvernement actuel, n’ont pas été assez proactifs pour refermer toutes les voies à l’impunité, parce que ce n’était pas à leur avantage. Pourtant, ce ne serait pas si difficile de régler le problème de la violence, il suffirait de commencer par le haut. Les marras peuvent progresser dans le pays parce qu’ils tiennent sous leur influence un policier, un juge, un conseiller fiscal ou un maire. Cela dit, la société salvadorienne, elle, malgré tous les obstacles institutionnels qu’elle a rencontrés, a énormément avancé. C’est ce qu’il y a de nouveau.

ÀB ! : Y a-t-il des avancées économiques ou politiques ?

F. G. : Des avancées politiques, c’est certain. La société a en effet progressé davantage que ses leaders. Devant la médiocrité de ses dirigeant·e·s, une partie de la population a refusé, lors des dernières élections, toute cette médiocrité en rejetant les deux partis traditionnels. Elle s’est engagée sur une voie nouvelle. C’est un tournant majeur depuis la signature des accords de paix.

Cette voie nouvelle est incarnée par l’élection de Nayib Bukele à la présidence le 3 février 2019. Bukele est un jeune Salvadorien de 37 ans qui a remporté l’élection dès le premier tour avec plus de 53% des voix. À vrai dire, je ne connais pas très bien ses intentions politiques. Je crois toutefois qu’il peut former un gouvernement qui donnera beaucoup de sens au pays.

ÀB ! : Pour terminer cette entrevue, qu’aimeriez-vous dire au Québec ?

F. G. : Bien, il y a une chose que chaque génération se doit de faire, c’est d’ouvrir son propre espace. La démocratie et le progrès que nous connaissons présentement ne sont pas là pour toujours. Chaque génération doit bien remplir son rôle pour faire progresser son pays et ne pas accuser les générations passées d’être la cause des problèmes. Elle ne doit pas espérer non plus que les générations futures les résolvent à sa place. Si nous ne nous engageons pas, il ne se passera rien. Et le pays va régresser.

C’est valable pour tous les pays. Partout, on retrouve la même peur. Et cette peur engendre une énergie mal dirigée, qui peut aboutir à la répression, au fanatisme, à la violence. On ne devrait pas provoquer plus de guerres pour aller plus haut. Et si on affirme qu’en ne faisant rien tout ira bien, on commet une grande erreur.

 


[1Les marras sont des bandes mafieuses actives partout sur le territoire salvadorien.

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