Accueil du site > No 52 - déc. 2013 / janv. 2014 > Le Paro Agrario en Colombie

International

Le Paro Agrario en Colombie

Une grève nationale historique

Roberto Nieto

La grève nationale qui a secoué la Colombie du 19 août à début septembre a réuni pour la première fois une convergence de luttes sociales qui ont fini par amener le gouvernement de Juan Manuel Santos à la table de négociation. Alors que le gouvernement de l’oligarchie tente par tous les moyens de libéraliser et d’ouvrir l’économie en tournant le dos au monde rural traditionnel, l’échiquier social semble avoir changé.

Le mouvement de grève est le résultat d’un accord historique entre FENSUAGRO [1], le Coordinador Nacional Agrario, la Marcha Patriótica [2] et le Congrès des peuples de la Colombie. Malgré des revendications différentes, ils se sont mis d’accord pour une unité d’action qui s’établit par le biais d’une coalition qui aura réussi à paralyser la Colombie et à amener dans le débat national presque l’ensemble du monde rural colombien.

Front uni contre le néolibéralisme

C’est le 19 août dernier que se déclenche un mouvement de grève qu’appuient de grands pans des mouvements syndicaux et sociaux du pays, dont le syndicat des travailleurs et travailleuses de la santé, des syndicats de petits transporteurs, les mineurs artisanaux, des producteurs laitiers, les producteurs de café, des organisations indigènes et de déplacé·e·s, les étudiant·e·s, les enseignant·e·s et les retraité·e·s.

C’est une véritable constellation de mouvements qui convergent pour dénoncer les politiques économiques en train de provoquer une onde de choc dans plusieurs secteurs. La volonté des derniers gouvernements colombiens d’ouvrir l’économie aux intérêts et investissements étrangers, de créer des zones de libre-échange et la refonte du code minier (dont des Canadiens sont largement responsables) contribuent à une contestation grandissante. Mais c’est surtout le traité de libre-échange avec les États-Unis qui retient l’attention. Entré en vigueur en juillet 2012, il vient changer dramatiquement la réalité agricole du pays. Parmi les multiples éléments en amont de l’entente, la résolution 970 de l’Institut agricole colombien (ICA), une entité du ministère de l’Agriculture, qui passe en douce en mars 2010. Cette réglementation rédigée dans un langage technique complexe force les paysans et paysannes à semer des semences certifiées. Le documentaire 9.70, qui circule abondamment sur Internet depuis la mi-août, montre des sacs de riz détruits pour avoir été non conformes et accuse l’Institut d’avoir changé la loi dans le secret pour se conformer à Monsanto et aux diktats étatsuniens.

La première année d’entrée en vigueur du traité amène justement un bond impressionnant dans les importations de riz bon marché : une augmentation de près de 2 000 %, passant de 5 000 à 98 000 tonnes. Les importations de lait augmentent elles aussi de façon dramatique. Au même moment, les prix des fertilisants et des insecticides grimpent de même que l’essence. La production nationale connaît une hausse de prix de 70 %. Ce sont à peu près tous les producteurs agricoles, surtout les petits, qui subissent une crise alors que selon les analyses de l’OCDE, le reste de la Colombie jouit d’une croissance assez exceptionnelle.

Dans un pays où 1 % de la population possède 50 % de la terre, la Colombie présente aussi des inégalités de revenu parmi les plus élevées au monde. Formant presque le quart de la population totale, 65 % de la population rurale vit dans la pauvreté et 40 % dans l’extrême pauvreté. Les régions rurales sont aussi les plus affectées par la présence des groupes armés, dont les paramilitaires, considérés comme étant fortement liés aux intérêts économiques d’une partie de l’élite du pays, mais aussi de multinationales Entre 1985 et 2012, 26 personnes étaient déplacées toutes les heures, phénomène qui a profité grandement à des investisseurs n’ayant pas froid aux yeux et qui se jettent sur de vastes richesses encore largement inexploitées.

La lutte se poursuit

Le mouvement de grève qui fut initialement rejeté par Santos comme étant sans importance a rapidement pris une ampleur nationale avec des centaines de milliers de manifestantes et manifestants dans les villes et des blocus des principales artères routières qui ont fini par paralyser tout le pays. Après 11 jours de manifestations, Santos a été contraint d’envoyer 50 0000 soldats en renfort aux polices locales débordées. Après une vingtaine de jours de mobilisations, la brutalité des forces de l’ordre a été telle que le bilan s’élève à 12 morts, 4 disparus, près de 500 blessé·e·s et 262 détentions arbitraires, selon un des membres de la coalition des grévistes.

Le gouvernement Santos a fini par céder en accep­tant d’ouvrir des négociations avec les différents intervenants du mouvement, dont les demandes sont les suivantes : des mesures pour répondre à la crise agraire ; l’accès aux terres ; une reconnaissance de droits politiques pour les paysans ; plus d’investissements sociaux dans les infrastructures rurales ; et la participation des mineurs artisanaux dans la politique minière nationale.

Reste à voir si les négociations vont déboucher sur des gains réels, mais l’émergence de ce mouvement aura à tout le moins permis aux paysans et à de nombreux secteurs marginalisés de se faire enten­dre et de faire reconnaître l’importance et la validité de leurs luttes. Cela a aussi permis l’émergence d’une nouvelle gauche colombienne proche du monde rural.

Pour conclure, il faut aussi souligner que le 14 octobre dernier, ce sont les mouvements auto­chtones qui ont décidé de se soulever à l’appel de l’Organisation nationale indigène de Colombie (ONIC). Ainsi, 120 000 personnes ont participé aux premières journées de manifestations pour dénon­cer « l’échec évident du modèle économique, l’inva­sion des projets miniers énergétiques et les méga projets sur les terres ancestrales des Indigènes, des fermiers et des descendants africains ». Des manifes­tations encore une fois réprimées dans la violence par l’armée.

NOTES

[1] Syndicat national de travailleurs et travailleuses agricoles affilié à la Centrale unitaire des travailleurs (CUT), dont le vice-président Hubert Ballesteros fut emprisonné peu après le début des manifestations.

[2] Une initiative sociale et politique lancée en avril 2012 pour une « deuxième et véritable indépendance » contre les politiques colonialistes des gouvernements de droite qui dirigent le pays.

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