Dossier : Quel avenir pour le (...)

Dossier : Quel avenir pour le travail ?

Librairie l’Euguélionne. La cigale et la fourmi

Robuste mauvaise herbe poussant en milieu hostile (ou capitaliste), l’autogestion permet aux malcommodes et trublions de ce monde de s’arroger le droit d’être puissant·e·s au travail. Pour ajouter plus de piquant à l’oxymore, le travail autogestionnaire peut être à la fois féministe, ludique et productif.

Lundi matin 10 h. La réunion hebdomadaire doit débuter. Des casques de vélo s’empilent, des cafés se trament à l’arrière, des accolades entre deux ami·e·s aux horaires asymétriques s’échangent. Rapidement, nous nous disciplinons, car nous savons ce que coûte, ultimement, de prolonger les réunions au nom de l’irrésistible placotage. Comme nous maîtrisons adroitement l’art de la jasette, nous savons activer le mode « discussion dirigée » le moment venu.

Travail sous-terrain

Aux yeux du registraire des entreprises, l’Euguélionne est une coopérative de solidarité à but non lucratif. Les yeux du cœur y verraient d’abord un collectif féministe autogestionnaire. Concrètement, le collectif opère une librairie féministe queer spécialisée dans les écrits féministes, les sujets LGBTQ+, les enjeux raciaux et anticoloniaux et les littératures autochtones. Finalement, l’Euguélionne est une librairie indépendante, ce qui l’oblige à vivre sous la menace de Goliath avec juste assez d’insouciance pour ne pas sombrer dans la fatalité.

Par scrupules de faire commerce du féminisme, la forme coopérative autogestionnaire à but non lucratif s’est imposée au tout début du projet : une structure horizontale qui ne peut se passer du nerf cardinal qu’est la réunion d’équipe. La mécanique de ces réunions découle d’un heureux mélange entre nos expériences en associations étudiantes et au sein de groupes féministes et militants ayant posé les bases d’une certaine déontologie anti-oppressive. S’il n’y pas de structure hiérarchique, la librairie profite tout de même d’instances de validation et de soutien. Une assemblée générale annuelle convoque toutes les membres utilisatrices et tous les membres utilisateurs à délibérer sur les grandes orientations de la librairie et un conseil d’administration assure le suivi de ses engagements toute l’année durant.

Des responsabilités sont attribuées en rotation libre pour que personne ne s’arroge un domaine particulier et pour que tous et toutes puissent s’abreuver à l’interdisciplinarité. Cependant, le milieu littéraire demeure très proprement départementalisé et la chaîne du livre tolère peu de débordements. Les échanges avec l’enthousiaste maillon que nous sommes participent certainement à démanteler quelques habitudes bien ancrées dans la profession. Le monde extérieur nous rappelle souvent la singularité de notre démarche, surtout quand une nouvelle connaissance demande à parler au boss, à la personne responsable des décisions, au gérant de plancher, à un monsieur, enchaînant à chacune de nos réfutations – et non sans une certaine panique – les synonymes du patron. L’effronterie autogestionnaire, quand elle se joue hors du paradigme hiérarchique et patriarcal, désaxe assurément. Et tant mieux si notre structure annonce déjà nos couleurs.ç

Les Germaines

Pas de boss ne veut pas dire que nous ne soyons pas hanté·e·s par l’esprit patronal. Dans la pure autonomie qui nous est consentie, son spectre peut opérer un réel envoûtement et nous laisser croire à la nécessité d’une instance de contrôle. Or, il est primordial que l’autogestion ne fractionne pas la conscience patronale en autant d’employé·e·s, nous condamnant à (re)jouer les petites cheffes et contremaîtres les un·e·s pour les autres. La confiance seule peut s’assurer que l’effet d’empuissancement demeure intact. Notre autonomie, forte de son humilité, reconnaît l’expérience des pionnières, entend les mises en garde des rescapé·e·s et s’imprègne des sensibilités qui nous précèdent.

La teneur coopérative (et autogestionnaire de surcroît) change radicalement l’incarnation du métier de libraire. La profession s’exprime différemment quand vous êtes tout autant impliqué·e·s dans les décisions triviales que dans les réalisations sublimes. Jonglant habilement du micro au macro, en n’oubliant jamais à quel point ils sont liés, l’autogestion valorise chaque tâche. Mieux, chez les féministes, elle ennoblit la ménagère, la blanchisseuse, la concierge que nous sommes à nos heures, car ce sont elles qui nous permettent d’incarner la marchande d’histoires, semeuse d’obsessions et prescriptrice de self-care que nous sommes tout autant. Nous avons des médailles pour décorer chacune de ces incarnations. La puissance du vaisseau de la librairie tient à ce que nous le connaissons de la proue à la poupe, des jobs à gants de vaisselles aux chics finitions. Notre préhension est totale.

On pourrait croire qu’à cause de cet enchevêtrement des fonctions, l’autogestion n’est pas une option de gestion rentable sur le plan de la productivité. Or, si l’on veut procéder à cet odieux calcul, il ne faudrait pas oublier qu’un·e employé·e dont l’affectation bien délimitée neutralise l’innovation ne peut donner que ce que vous lui demandez, c’est-à-dire le minimum, servi avec morosité. À l’inverse, nos idées et stratégies profitent de la furia de nos nombreuses têtes et leur mise en acte n’est pas alourdie par les paliers décisionnels. Contrairement à ce que certains rigolos croient, nous ne flemmardons pas, à temps perdu, sur le plancher ; nous en profitons pour nous atteler aux tâches globales et englobantes de la librairie. Nous pourrions d’ailleurs revendiquer sans honte et dans une réappropriation toute féministe l’infâme titre de Germaine, non en tant que donneuse d’ordres, mais en tant que productrice d’ordre, au sens le plus anarchiste. Nous, Germaines, sommes libraires-autogestionnaires, au trait d’union indélogeable.

Réhabiliter la cigale

Bien sûr, le jour viendra où un capitalisme encore plus cynique viendra détrousser l’autogestion de ses meilleurs trucs pour une récupération en bonne et due forme – comme c’est déjà le cas pour le féminisme. Après tout, l’autogestion présente des avantages forts pour la productivité au travail. Déjà, le taux de survie des coopératives après cinq ans d’activité est supérieur à la moyenne des entreprises considérées traditionnelles. Cette survivance accrue peut s’expliquer entre autres parce que ces entreprises dites « d’économie sociale » lient plus étroitement chaque membre y travaillant à la réussite du projet.

Si ceci accélère assurément la floraison de l’entreprise, cela encourage aussi un dangereux rapport au travail, forcément intime. On ne dira pas, par souci de préserver la part belle faite à ce modèle d’affaires, qu’il favorise aussi les burn-out – du moins, qu’il encourage un certain type d’épuisement, l’épuisement coopératif. Cela est vrai pour les coopératives et, à plus forte raison, pour les coopératives autogestionnaires. D’une part à cause du temps donné sans compter et d’autre part parce que la précarité de ce type d’emploi implique de trouver d’autres sources de revenus, de le jumeler à un autre emploi ou à des études financées.

Sachant cela, il est impératif de mettre en place des mesures pour que les limites, même prononcées à mots couverts, soient entendues en amont de toute dégradation. Car, n’en déplaise aux scrupuleux de ce monde, il y a des avantages à ne pas s’inscrire éperdument dans la concurrence. Prioriser la joie, l’écoute et la solidarité, plutôt que les impératifs stratégiques, paie autrement. En main-forte, en appui et en poésie. Chanter tout l’été rapporte de fort utiles réserves d’amour.

La mission de l’Euguélionne, nous l’entourons de nos meilleurs soins et ceux-ci sont à leur tour cajolés par la communauté qui gravite autour. Toutes ces bienveillances superposées, multiples parements du manteau autogestionnaire, font de la librairie un lieu communautaire, une famille, qui grandit et évolue à l’image de celles et ceux qui la façonnent. Pour que la littérature et le féminisme ne soient plus uniquement l’affaire des érudit·e·s, l’Euguélionne se veut aussi université populaire, cénacle des évadé·e·s de classe, aréopage pour savant·e·s déchu·e·s et société des poètes réapparues. Elle ne délivre pas de diplômes, mais vous couronne de mille autres façons.

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