En attendant les robots

No 83 - mars 2020

Antonio A. Casilli

En attendant les robots

Antonio A. Casilli, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Paris, Seuil, 2019, 399 pages.

Les gouvernements provinciaux et les administrations municipales se suivent et se ressemblent : tous proclament vouloir faire du Québec et de Montréal une Plaque Tournante de l’Intelligence Artificielle™, quitte à y ajouter une dose d’éthique, question de donner un peu d’acceptabilité sociale au projet tout en peaufinant l’image de marque de la métropole. De leur côté, les discours critiques québécois autour de l’IA apparaissent très souvent tétanisés par sa venue prochaine. L’intelligence artificielle serait celle de toutes les fins : fin du travail, obsolescence de la pensée, bref, les robots arrivent et vont disposer de l’humanité. Or, une question est remarquablement absente de ces réflexions : qu’est-ce au juste que cette intelligence artificielle dont on prophétise la venue imminente ? Est-on même bien certain·e·s qu’elle existe vraiment ?

Le sociologue franco-italien Antonio Casilli apporte ici une perspective indispensable à toute réflexion sensée sur ces questions. Le titre En attendant les robots se veut un clin d’œil à En attendant Godot de Beckett : on annonce la fin du travail depuis les débuts de l’industrialisation, et pourtant jamais elle ne survient. C’est que pour Casilli, « l’automation, fantasme constamment agité par les industriels, produit des effets en étant simplement envisagée : elle exerce une contrainte sur les travailleurs et introduit une véritable discipline du travail ». C’est donc derrière cette soi-disant intelligence artificielle que se cache le digital labor, cette myriade de travailleuses et travailleurs du clic aux tâches parcellisées et standardisées, aux lieux de travail deterritorialisés et au statut d’emploi éclaté.

Cet ouvrage a ceci de fascinant qu’on ne sait jamais très bien s’il constitue une enquête en sociologie du numérique ou en sociologie du travail. Cette rare intersection est très riche. Au cœur du livre, on trouve trois chapitres qui détaillent les types de digital labor : travail à la demande (Uber, Deliveroo, TaskRabbit, etc.), microtravail (tâches fractionnées sur le Mechanical Turk d’Amazon) et travail social en réseau (participation des internautes sur les médias sociaux).

Pour chacun de ces types, Casilli fournit de nombreux exemples, y compris d’organisations militantes qui luttent pour la reconnaissance, la rémunération et de meilleures conditions de travail. C’est qu’à travers tout cela, on remarque une volonté de la part des entreprises de dissoudre la notion même de travail. Toutes sortes de procédés sont mis en œuvre à cette fin : gamification, appel au partage et à la collaboration, bénévolat à caractère social, etc. On rejoint ici les réflexions féministes autour du travail invisible (malheureusement, Casilli ne fait qu’évoquer au passage ces affinités théoriques).

Richement documenté, touffu au point d’être parfois étourdissant, bien ancré dans plusieurs débats théoriques au sein de son champ, En attendant les robots n’est pas toujours accessible aux néophytes, ce qui est un peu dommage compte tenu de la nécessité de son approche critique singulière. On se prend à rêver d’une version brève, plus pédagogique, qui pourrait recadrer les discussions publiques actuelles qui frôlent parfois le délire.

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