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Au revoir, Punk

Ce matin, Punk est mort. Punk, le hérisson que mon fiston avait adopté juste avant le confinement. Une gentille bête avec des pics, comme lui. Il avait bien choisi son animal domestique.

Kamil nous a annoncé, à sa sœur et à moi, que Punk avait rendu l’âme après avoir souffert pendant quelques jours du Wobbly, maladie congénitale causée par la reproduction consanguine immodérée qu’exercent des éleveurs cupides. C’est très fréquent. Les symptômes sont facilement reconnaissables. La maladie est sans appel.

Quand j’ai lu ça, sur le tout petit écran de ma messagerie privée, j’ai commencé à pleurer. C’est vrai que la solitude forcée me rend fragile. Mais là, j’ai éclaté. Kamil m’a ensuite contactée par Face Time. Il m’a demandé pourquoi je pleurais. Lui, il ne pleurait pas. Comme s’il était doté d’une sagesse dont j’étais incapable. Et moins il pleurait, plus j’entrais dans une espèce de sanglotement incontrôlable, profond, qui me secouait littéralement. Je me disais : voyons, ce n’était qu’un hérisson ! Je ne l’avais de surcroit même pas connu en vrai.

J’ai marché jusqu’au salon en pleurant. Je me suis mise à la fenêtre, pour essayer de me changer les idées. Je ne comprenais pas cet excès soudain. Et j’ai revu des images de la veille, des vieux à la fenêtre de leur foyer, les visages tristes, à saluer leurs familles de loin. Et peut-être mourir le lendemain. C’est comme si la mort de Punk avait déclenché la peine, la honte et la rage qui m’habitaient. Ça m’a fait mal pour tous ces humains oubliés. Un petit être meurt, et on est dépeuplé. On devient quoi, quand ils succombent par centaines ?

Que vaut un corps ? C’est une question qui me tourmente depuis plusieurs semaines. Que vaut un corps déambulant dans un lieu clos, pac-man esseulé et débile, à la merci du vide ? Sans partage et sans écho à lui-même ? Sans prolongement de sa voix ? Sans perspective ? Pièce biologique aveugle et désarticulée ?

Le corps de Jeannine, par exemple, carcasse d’une mémoire enfouie, devait ne pas valoir grand-chose puisqu’elle est morte le dentier sale, les ongles longs et des petites couettes de cheveux blancs collés sur les tempes par une sueur ancienne. Derrière des portes fermées auxquelles ses enfants se heurtaient, que valait donc ce corps casé là ?

Que valent les milliers de corps aujourd’hui errant dans les couloirs désaffectés de leur maison d’accueil ? Des taches de potage aux carottes sur leurs petits pyjamas bleu poudre. Des traces laissées sur un piqué trouvé sur les draps. Les yeux clos par une conjonctivite pas soignée. Et les pantoufles en minou vagabondes, ne sachant trop où aller.

Je tente de me mettre dans ces corps-là se tenant en tapons aux fenêtres, à Pâques, et faisant des tatas à leurs familles qui pleurent sur la pelouse. Leur nombre, leur maigreur, leur détresse épouvantée ne peuvent pas ne pas rappeler le scandale concentrationnaire, ou l’ignominie des orphelinats de Bucarest après la révolution roumaine de décembre 1989, où on avait fait la découverte d’enfants laissés à eux-mêmes et mourant de faim, de froid, ou devenus fous parce qu’ils n’avaient jamais été pris par des bras aimants. On peut perdre la raison et même mourir par manque de tendresse. Les vieux nous le disent encore, terrassés par la maladie de la négligence.

Lorsque beaucoup de Jeannine seront parties dans ces atroces conditions, il ne restera que le triste constat d’un échec, d’une vision étroite de gestionnaires avides et dépourvus d’humanité. Nous aurons laissé ces hommes d’affaires véreux ou ces politiciens mégalomanes organiser à leur manière un système de santé qui méprise tout ce qui ne fait plus partie de la force de travail, créant une classe d’humains insignifiante qui ne vaut pas un hérisson. Après cela, il ne sera pas facile de rendre des comptes aux vivants. Et encore moins aux morts.

Nous porterons sur nous l’odieux des politiques qui avaient oublié que ce pays-là a été construit par d’anciens jeunes, par des mères courage d’un autre temps et qu’en plus de la vie, nous leur devons tout le reste.

L’horreur, on n’a même plus besoin de l’imaginer pour écrire. Elle est là, en vrai, dans un CHSLD près de chez nous.

J’ai demandé à Kamil ce qu’il allait faire du petit corps de Punk. Il ne le savait pas. Il n’y a pas de cimetière de hérisson à Montréal. Il ira sans doute l’enterrer sur le Mont-Royal. Un lieu propice aux pèlerinages et à la poésie. Sans doute ira-t-il sur sa tombe de temps en temps, le dimanche.

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