Les travailleuses et travailleurs (in)essentiel·le·s de la santé

Dossier (en ligne) : Covid 19 (...)

Témoignage

Les travailleuses et travailleurs (in)essentiel·le·s de la santé

Depuis le début de la pandémie liée à la Covid-19, le gouvernement québécois assure que la situation est sous contrôle dans le système de la santé, notamment dans les Centres hospitaliers de soins de longue durée (CHSLD).

Je travaille comme préposé aux services alimentaires dans des CHSLD depuis le mois de juin 2019 et une liste d’incidents qui s’y sont produits depuis le début de la pandémie m’ont poussé à sérieusement penser à quitter mon emploi par mesures de santé physique et psychologique. Laissé à lui-même depuis le début de la pandémie, le personnel travaillant dans les cuisines est toujours le dernier à apprendre ce qui se passe dans le réseau. Mis à part les points de presse quotidiens du gouvernement québécois, aucun cadre ni gestionnaire n’a daigné descendre au sous-sol pour nous donner l’heure juste quant à la situation actuelle et quant aux mesures prises pour assurer notre santé et sécurité. Les seules mesures à prendre ont été communiquées par notre superviseur et consistaient à arriver en tenue civile, se changer sur place et se laver les mains le plus souvent possible. De plus, des serviettes plongées dans une eau savonneuse sont mises à notre disposition pour laver nos sacs et manteaux en arrivant au travail, ce qui donnait l’impression que des mesures étaient appliquées. Une fois le quart commencé, force est de constater que le personnel de la cuisine vit une autre réalité que le personnel des autres départements : nous n’avons obtenu aucun masque ni aucun protocole de décontamination et de protection n’a été donné. Surtout, aucun supérieur ne s’assure du respect des consignes sanitaires. Face à ce manque criant de balises claires pour les préposé.e.s de la cuisine, l’anxiété est palpable et un malaise constant est ressenti quant à notre santé et celles des résident.e.s que nous pouvons contaminer à tout moment. Pourtant, ne sommes-nous pas LA priorité actuellement ?

Si tel est réellement le cas, les employé.e.s du milieu de la santé devraient avoir accès à toutes les ressources possibles pour opérer efficacement afin de sauver des vies, surtout avec le stress ambiant en lien avec la mortalité potentielle du virus. Pourtant, dans un moment où le personnel du milieu de la santé est le plus sollicité, surmené et exposé au danger, les conventions collectives sont partiellement suspendues. Cet arrêté ministériel force le retour au travail à temps plein de certain.e.s à temps partiel, en semi-retraite, en invalidité ou l’embauche de personnel non formé puisque plusieurs membres du personnel des cuisines ne se présentent plus en raison de l’anxiété généralisée et du manque de mesures sanitaires concrètes.

Également, la direction du CHSLD a ordonné de scier les portes des résident.e.s sur les étages infectés afin de pouvoir permettre au personnel de voir ce qui se passe dans les chambres sans nécessairement devoir y entrer. Cette mesure accélère assurément la prise de décision, mais elle aide également à propager le virus, autant pour le personnel que les patient.e.s.

Une autre mesure concerne la mise en quarantaine pour tout le personnel de la cuisine si une seule personne est testée positive à la Covid-19. Pour parer à cette éventualité, les cuisinières et les cuisiniers ont déjà préparé de la nourriture à faire réchauffer pour un mois sans avoir besoin du personnel de la cuisine. Les secrétaires seraient, selon ce que mon supérieur direct me disait, responsable de réchauffer les plats déjà préparés. Mon supérieur a affirmé que le service alimentaire des centres pour personnes âgées et des CHSLD a été considéré comme inessentiel et qu’au final, le centre pouvait survivre à un mois de quarantaine sans personnel dans la cuisine grâce à ce plan d’urgence alimentaire. Donc, si tel est le cas, pourquoi continuons-nous à risquer de propager encore plus le virus dans des conditions de travail stressantes où règnent le manque de transparence et l’anxiété ?

« Pour un gouvernement transparent »

Cette transparence tant vantée par François Legault et son équipe ne s’est cependant pas matérialisé dans le CHSLD auquel je suis affilié. Samedi le 4 avril, j’ai appris une fois sur place que 17 personnes résidant dans le CHSLD ont testés positifs à la Covid-19. Je l’ai appris dans l’ascenseur alors que j’emmenais un chariot rempli de nourriture à un étage infecté. Je n’ai pas reçu de mémo, d’appel ou d’informations concernant l’état général dans le centre avant de m’être présenté sur place et aucun supérieur n’est venu m’avertir de l’éclosion de virus sur trois des cinq étages du centre.

Après être retourné au sous-sol où se trouve la cuisine à la suite de ma tâche effectuée sans gants et sans masque, j’ai eu le « bonheur » d’apprendre que la direction allait commander de la pizza pour récompenser nos « efforts ». Un peu à l’image de notre cher père de famille François Legault, bien posé en remerciant les services de santé, la direction tente d’amadouer les employé.e.s et de nous convaincre qu’ils s’occupent vraiment de notre bien-être et de notre sécurité.

Le lendemain, le 5 avril, j’ai appris vers 16h (alors que mon quart de travail débutait à 10h30) que le nombre de cas de Covid-19 déclaré dans le centre a augmenté à 27. Encore une fois, aucun avis, aucun mémo, aucun courriel, aucun appel, rien de la part de la direction du CHSLD, comme la veille. On rentre travailler comme si rien n’était, alors qu’à tous les jours, le gouvernement répète que tout va bien malgré le nombre de cas confirmés et de décès qui augmentent sans cesse. À l’anxiété face au virus potentiellement meurtrier se rajoute l’anxiété face à la confusion entre ce que le gouvernement avance quotidiennement et la situation locale au niveau des personnes infectées.

Du côté de l’équipement médical, Legault disait le 1er avril que « [si] on regarde les différents équipements de protection individuelle, on en a actuellement pour une semaine  ». Cette déclaration est fausse : l’épuisement de stock était déjà en vigueur dans les CHSLD. Je n’ai eu droit à aucun masque depuis le début de la pandémie, prétextant que ces derniers, ainsi que les lingettes désinfectantes et les gants en quantité industrielle, sont attribués aux hôpitaux et aux centres médicaux qui traitent spécifiquement les gens atteints du coronavirus. Depuis la réforme de la santé en 2015 sous le gouvernement libéral, menée par Gaétan Barrette, la priorité du financement est allouée aux hôpitaux comme pilier central des services de santé. Cette vision hospitalo-centriste est remise en question par la situation actuelle. Dans les CHSLD, la pandémie n’a fait qu’exposer les faiblesses du système de santé au Québec causé par les fusions des institutions de soins et la création des CIUSSS en 2015.

Problèmes systémiques, remise en question systématique

Cette réforme a eu un impact si profond sur l’approvisionnement en équipement de désinfection que, actuellement, des entrepôts de produits de décontamination ne sont pas sollicités par les divers CIUSSS pour décontaminer leur milieu de travail puisque la réforme Barrette a annulé toutes les commandes vers les CHSLD. Ces commandes visaient à acheminer du matériel de décontamination vers les centres pour qu’ils puissent eux-mêmes assainir leurs équipements et ainsi permettre aux employé.e.s de travailler dans un environnement de travail sécuritaire en tout temps. Sur ce point, la proposition de Québec solidaire de mettre sur pied une instance nationale en matière de santé, Pharma-Québec, aurait permis de pallier ce manque de ressources. L’idée est de rendre le Québec plus indépendant en matière de santé en ayant les entreprises et les institutions nécessaires pour produire nos médicaments et nos équipements médicaux ici. L’esprit derrière cette proposition de ne plus dépendre des pays comme les États-Unis en matière d’équipements médicaux.

Cette proposition émerge dans un contexte où les vulnérabilités du système de santé québécois sont mises à nu. Les nombreuses réformes du système de santé au fil des ans ont fait passées de 182 à 34 le nombre de centres administratifs. Cela rendait la transmission d’informations difficile à assurer puisque ces derniers sont maintenant gérés par des PDG à Québec, ce qui alourdit le réseau à cause d’une bureaucratie plus pesante. L’accès à de l’équipement pour assurer la sécurité des employés est toujours aussi difficile, et l’est plus que jamais depuis le début de la pandémie puisque les CHSLD ne sont pas la priorité face aux grands hôpitaux au Québec ou autres enjeux plus près du pouvoir. Ceci pousse les préposés aux bénéficiaires à faire des heures supplémentaires et à se faire embarrer dans leur établissement comme à Verdun où la situation va de pire en pire.

Depuis le 12 avril, certaines mesures de protection ont enfin été mises en place dans le CHSLD où je travaille : port du masque obligatoire, tests de dépistage de la Covid-19 gratuits et fortement suggérés, mobilité des employé.e.s entre les centres suspendue. Reste à savoir si celles-ci arrivent trop tard, et encore plus, si elles seront suffisantes, puisque déjà, un de mes collègues a testé positif au virus.

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