Sexe, robots et Harmony

No 83 - mars 2020

Culture numérique

Sexe, robots et Harmony

La présence de technologies dans l’univers pornographique n’est pas nouvelle. Toutefois, la récente mise en marché de robots sexuels utilisant les avancées récentes en intelligence artificielle invite à l’analyse et à la réflexion.

Harmony est une poupée sexuelle robotisée dotée d’une intelligence artificielle et conçue en Californie. C’est un robot qui est fabriqué pour ne devenir rien de moins qu’une partenaire de substitution, autant sur le plan strictement sexuel que sur le plan relationnel. Ainsi s’ouvre un tout nouveau marché de la relation à long terme, alors même que le couple est dans tous ses états. Ses créateurs misent sur l’idée que d’ici vingt ans, les humains puissent vivre « de réelles histoires d’amour » avec ces machines. Harmony est une poupée destinée avant tout à des partenaires masculins hétérosexuels, mais l’équivalent pour les femmes est disponible depuis peu. Actuellement, ce robot se détaille à près de 15 000 $ US.

Le robot Harmony a été développé par la compagnie californienne Realdoll, qui fait depuis longtemps le commerce de poupées sexuelles réalistes en silicone et à l’apparence personnalisable. Harmony est une première version robotisée de ces poupées, alliant les caractéristiques des poupées inanimées de la compagnie avec une tête robotisée et une application « intelligente » permettant d’avoir des interactions verbales. On peut choisir la personnalité d’Harmony : intello, soumise, dominatrice, jalouse, naïve, timide, etc. Il faut donc imaginer le croisement entre une poupée sexuelle de luxe et un assistant personnel intelligent à commande vocale (à l’instar des services Alexa d’Amazon ou Google Home). Le concept n’est pas totalement nouveau : il existe déjà de multiples applications de compagne ou compagnon virtuel pour téléphones intelligents.

En allant au-delà d’une lecture libertarienne qui consiste à considérer Harmony et ses émules comme n’importe quel autre objet de consommation et conséquemment à éluder toutes ses dimensions morales, comment analyser ce phénomène ? Comment réagir ? Qu’est-ce qui est acceptable ? Il y a au moins trois types de lecture possibles : le contrôle éthique, la panique morale et la réflexion radicale. Nous présentons ici une brève description de ces points de vue que nous critiquons au passage.

Le cadre éthique

Comme l’a montré le philosophe Éric Martin lors d’une conférence tenue à l’UQAM le vendredi 29 novembre 2019, la tendance du discours éthique de nombreux philosophes est critiquable. En effet, des éthiciens et des éthiciennes considèrent les technologies de l’intelligence artificielle acceptables parce qu’elles sont présupposées inéluctables et proposent des aménagements (principes et valeurs) pour les rendre éthiques. En fait, on ne veut pas limiter l’innovation (au nom du développement économique), mais simplement l’encadrer. C’est de ce procédé que se réclame la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle ou le projet de Cadre normatif de l’UNESCO, deux protocoles qui proposent des balises entourant le développement de technologies qui utilisent l’intelligence artificielle sans remettre en question ni leur idéation ni leur existence. La Déclaration de Montréal propose dix principes qui assurent, dit-on, un développement responsable : le bien-être, le respect de l’autonomie, la protection de l’intimité et de la vie privée, la solidarité, la participation démocratique, l’équité, l’inclusion de la diversité, la prudence, la responsabilité et le développement soutenable. Force est de constater que plusieurs technologies violent certains de ces principes. Ajoutons que ces déclarations n’ont aucun caractère contraignant.

Ainsi, Harmony serait un phénomène acceptable à condition que sa conception respecte des principes éthiques. Par exemple, Harmony ne devrait pas pouvoir être programmée pour tenir des discours sexistes, racistes, homophobes, etc. Sa conception devrait la rendre plus accessible au nom du principe d’équité. Harmony devrait aussi éviter d’espionner son maître sans son consentement.

Cette position soulève des questionnements bien légitimes dont nous présentons ici quelques illustrations. En effet, qui détermine les principes de ces déclarations ? Les scientifiques, les créateurs des machines, les éthiciens ? Quelle est la place de la société civile dans ce contexte ? Qui surveille si les concepteurs respectent ces critères ? Ce type de raisonnement nous laisse penser que la dimension normative échappe à la réflexion politique puisque la responsabilité du respect des critères incombe aux créateurs des machines, évacuant du coup toutes possibilités d’une législation. Mais plus fondamentalement, on peut reprocher à cette approche, et c’est ce que suggère Éric Martin, d’éviter de contester le bien-fondé de l’existence même du phénomène. Les philosophes devraient se demander si l’idée de robots sexuels du type d’Harmony transgresse l’essence même de la sexualité et des rapports humains avant de baliser leur mise en marché.

La panique morale

La deuxième lecture que l’on peut faire du phénomène consiste à considérer ses opposant·e·s comme des gens qui sont, sans l’admettre, sous l’emprise d’une panique morale. Ce concept fait référence à des appréhensions erronées ou des conceptions incomplètes de la sexualité et sur la base desquelles un phénomène est discrédité. En philosophie, l’accusation de panique morale est une réaction aux moralistes.

À l’encontre de la panique morale, il faudrait accepter l’arrivée et le développement de robots sexuels intelligents. En effet, si l’on poursuit le raisonnement jusqu’au bout sans s’attarder aux éléments moralistes, force est de constater que certaines personnes éprouvent des difficultés à entrer en relation avec d’autres personnes et qu’en ce sens les robots sont une solution simple à ce problème humain. En plus de briser l’isolement de certains, Harmony comble des besoins sexuels. De la même manière, on peut admettre que certaines personnes éprouvent des désirs et pulsions sexuels dits déviants qui trouvent une justification par l’entremise de la machine évitant des crimes contre des personnes. Ceux-là ne s’insurgeront pas contre l’existence de robots sexuels enfants.

L’une des limites de cette lecture est d’invalider le recours à la réflexion critique. Ainsi, il n’y aurait pas de critique qui vaille puisqu’elles relèveraient de la peur. Certains y verront un procès d’intention ou encore une tendance à considérer les opposant·e·s comme des agents forcément irrationnels.

La remise en question

Toutefois, il est encore possible de remettre en cause légitimement l’hégémonie de technologies de l’intelligence artificielle que le marché prétend inévitables et que les éthiciennes et éthiciens souhaitent baliser, au nom de la réflexion critique éclairée, sans être taxé de panique morale. Il s’agit ici de reconnaître l’essence politique du phénomène. En lieu et place de balises éthiques, cette position propose de questionner d’emblée le phénomène à sa source. Le recours à des robots sexuels de type Harmony est-il souhaitable ? Préserve-t-il la dignité humaine ? Y a-t-il risque de transgresser l’essence de la sexualité humaine ? Sommes-nous prêt·e·s à affronter ce risque ? Y consentons-nous collectivement ? Quel sens voulons-nous donner à nos rapports humains ? Est-il souhaitable que les initiations aux rapports sexuels se fassent par l’intermédiaire de machines ? Souhaitons-nous que les rapports de domination soient reproduits dans nos rapports avec des machines ? Est-il acceptable que les machines sexuelles reproduisent les clichés sexuels ? Quels sens donner au consentement lors d’une relation avec des robots ? Les biais de programmations sont-ils inévitables ? Qui devrait programmer les machines sexuelles ? Quelles sont les conséquences d’avoir le pouvoir absolu sur le contrôle de la « personnalité » d’un « partenaire » ? Ces questions et bien d’autres doivent orienter des discussions collectives et doivent être encadrées par le politique.

Visiblement, les technologies de l’intelligence artificielle bousculent nos sociétés. En plus de remettre en question les façons de faire dans les relations de travail, en éducation, en sport et dans les loisirs, voilà qu’elles s’immiscent dans une sphère privée qu’est celle de la sexualité. Souvent présentées comme inéluctables, les technologies de l’intelligence artificielle devraient faire l’objet de discussions en vue de sélectionner celles qui font l’objet d’un réel consensus, le cas échéant. Souhaitons-nous vraiment développer de réelles histoires d’amour avec des robots ? Nous apparaît-il souhaitable de construire des relations de couple avec des robots ? À nous ensemble d’y réfléchir puisque le consentement collectif devrait être au cœur des décisions.

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