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Culture

Au-delà de l’informatique...

Il y a le politique

Philippe de Grosbois

Chaque fois qu’un média de masse se développe, il bouleverse les rapports à la culture et à l’information qu’entretiennent à la fois le public et les dépositaires jusqu’alors légitimes de cette culture et de cette information : clercs, professeurs, journalistes, critiques. Le cas des communications informatiques pousse cette dynamique à un niveau inédit : on passe « des médias de masse à la masse des médias », comme l’écrit Ignacio Ramonet. Non seulement la population a-t-elle accès à de plus en plus d’œuvres et de contenus, mais elle participe à leur création et à leur diffusion.

Dans Notre-Dame de Paris, Victor Hugo écrit : « Ceci tuera cela. Le livre tuera l’édifice », parlant de la cathédrale. Hugo s’explique : l’imprimerie « tuera l’Église » et remplacera l’architecture, lourde et figée, comme principale écriture dans le monde : « sous la forme imprimerie, la pensée est plus impérissable que jamais ; elle est volatile, insaisissable, indestructible […], elle se fait troupe d’oiseaux, s’éparpille aux quatre vents [1]. »

On connaît la réaction (c’est le cas de le dire) de l’Église devant la diffusion du livre : mises à l’index, persécutions... Plus tard, au XIXe siècle, alors que la presse se développe, la culture de masse sera cette fois l’objet de critiques de la part d’élites politiques et culturelles. En France, le roman-feuilleton naissant « est accusé de tous les maux : nivellement et donc abaissement de l’art, démobilisation politique, immoralité [2] ». Au XXe siècle, particulièrement dans les années 1930 et 1940, c’est l’arrivée du cinéma qui sera perçue comme un (autre) signe de déchéance de la culture, notamment par les philosophes allemands Theodor Adorno et Max Horkheimer. Les dessins animés, diront-ils par exemple, «  font plus qu’habituer simplement les sens au rythme nouveau, ils font entrer de force dans les cerveaux cette antique leçon selon laquelle dans la société, la vie n’est qu’usure incessante  [3]. »

Alors qu’Adorno et Horkheimer sont sans appel à l’égard du cinéma et de l’industrie culturelle, leur collègue Walter Benjamin n’est pas si catégorique. À propos de ces mêmes dessins animés, il dira que «  les films burlesques américains et les films de Disney provoquent un dynamitage thérapeutique de l’inconscient  [4]. » Pour Benjamin, le cinéma, produit de l’ère industrielle, a le potentiel de s’attaquer au culte de la tradition et du sacré, d’aborder les réalités du plus grand nombre et de racheter tous ceux qui laissent leur humanité à la porte de l’usine. Chez Benjamin, la technique n’est pas une force insurmontable qui écrase irrémédiablement l’individu et sa subjectivité ; elle ouvre à des possibilités exaltantes (Chaplin) comme à des potentialités terrifiantes (Goebbels). Bref, la technique est un enjeu social et politique. Pour cette raison, Benjamin soutient qu’il est urgent pour le prolétariat de l’époque de se l’approprier, et il appelle à la politisation de l’art.

On peut dresser des parallèles intéressants entre ces analyses des années 1930 et 1940 et l’époque actuelle, puisque les deux périodes sont marquées par une expansion de la place des images et des écrans dans notre quotidien. En 1935, Benjamin écrivait : « chacun aujourd’hui peut légitimement revendiquer d’être filmé » ; en 2011, les vidéos de répression dictatoriale que des insurgées arabes ont fait circuler par les médias sociaux s’inscrivent dans cet usage politique des écrans. L’émergence de ce que Manuel Castells appelle les « médias de masse individuels » (Web participatif, médias sociaux, et même téléphones cellulaires et textos) est une situation inédite dans l’histoire. Elle devrait nous inviter à repenser des concepts que nous avions jusqu’ici tenus pour acquis, mais qui peuvent poser obstacle à une compréhension adéquate des mutations actuellement en cours.

C’est ainsi que Gilles Lipovetsky et Jean Serroy soutiennent, dans L’écran global [5], que l’association spontanée entre écran et faux, spectacle et illusion est de plus en plus insatisfaisante. De même, on peut se demander si la distinction entre réel et virtuel n’est pas parfois nuisible à l’analyse. Car où s’arrête le virtuel et où commence le réel ? Une conversation téléphonique circulant par la fibre optique n’est-elle pas néanmoins réelle ? Un échange sur Skype est-il faux ? L’article que vous lisez en ce moment devient-il moins réel lorsqu’il se trouve sur un écran ? Les documents divulgués sur Internet par l’organisation WikiLeaks n’ont-ils pas mis le pouvoir à nu et encouragé l’irruption de la réalité de l’ordre mondial dans l’espace médiatique ? La déferlante d’occupations de l’automne dernier ne s’est-elle pas organisée presque exclusivement dans l’espace dit virtuel ? Pourtant, une contribution majeure de ce mouvement a été, là encore, de ramener la discussion politique à la réalité, ce qu’a souligné Slavoj Zizek dans son magnifique discours à Occupy Wall Street [6]. Et que dire de l’action privilégiée par les indignées : une occupation, une inscription forte dans le réel, au cœur des villes, aux côtés des itinérantes. Comme action virtuelle, on a vu pire...

Les analyses courantes des nouvelles technologies de l’information et des communications se contentent trop souvent d’alterner entre, d’une part, la technophilie et le fétichisme du gadget et, d’autre part, la condamnation intégrale de la technique omnipotente. Loin de s’opposer, ces deux approches ont en commun de rendre la technique toute-puissante et de liquider toute étude politique de l’informatique, ne laissant d’autre choix à l’individu critique qu’une adhésion à contre-cœur à Facebook et une relative indifférence face aux batailles cruciales qui se jouent actuellement sur Internet. Les Gates (Microsoft), Jobs (Apple) et Zuckerberg (Facebook) ont développé des fortunes colossales parce qu’ils ont su exploiter les possibilités offertes par les communications informatiques dans un contexte capitaliste, menant ainsi à l’aliénation et au contrôle technologiques qui nous répugnent tous. Une condamnation absolue des technologies informatiques embrouille la critique politique de celles-ci et laisse le champ libre à la montée du fascisme 2.0. Pour paraphraser Benjamin, la gauche doit de toute urgence participer à la politisation de l’informatique.

NOTES

[1] Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, Paris, Gallimard, 1974, p. 237 et suivantes.

[2] Dominique Kalifa, « L’invention de la culture de masse », Sciences Humaines, no 170, avril 2006, p. 36.

[3] Adorno et Horkheimer, cité dans Kalifa, op. cit.

[4] Walter Benjamin, « L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique », Œuvres III, Paris, Gallimard, 2000.

[5] Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, L’écran global, Paris, Seuil, 2007.

[6] Disponible sur http://occupywallst.org.

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