Je ne suis pas ta gitane à toi

No 81 - novembre 2019

Je ne suis pas ta gitane à toi

Ni ton nègre, ton sauvage, ni ton chinetoque, ni ton youpin, ni ton wops.

Antidote m’avertit que nègre, chinetoque, youpin et wops sont des mots offensants. Rien sur gitan. On a encore d’la job à faire.

Pour mon anniversaire je suis sortie avec des amis. Une année de plus… toujours un bon moment pour faire un bilan. Avec mon ami Alex, nous partageons nos vues, réflexions, recherches sur la vision de nos identités respectives. Mon cocktail à moi : moitié rom (et non rhum), moitié Hongroise de sang bleu (ce n’est pas du Blue Sapphire !) éduquée par une des sociétés minoritaires francophones en Amérique, celle du Québec (ce n’est pas du sirop d’érable). Mon ami est un savant mélange de ce que peut être un Québécois, franco-anglo-autochtone. Au moment où il m’avoue avoir choisi de vivre en tant que francophone à 17 ans au Québec et qu’il fera le reste de sa vie en français, un de nos cousins français complètement bourré s’immisce dans notre conversation avec la phrase qui tue, et son accent pointu comme une lame de couteau subrepticement dévoilée pendant une rixe digne d’un film mettant en vedette des gitans (alerte au cliché) : « en plus, tu parles mal le français  ». Il ne sait pas sur qui il est tombé lui… Ma lame de minorité visible ou invisible lui assène une réplique mortelle : « Va chier mon ostie, tabarnak d’innocent, décâlisse ! » Ma minorité québécoise attaquée, je vais me rasseoir en criss.

Mon sang bouillant de gitane est à son maximum (et hop ! un autre cliché !). Comme quand je lis les articles, les commentaires, certaines idioties sur les incompréhensions des blanc.he.s, face au film Jouliks. Parce que moi je ne suis pas blanche, mais d’un beau brun que vous enviez tous rendus au mois de février.

C’est vrai que dans le film Jouliks les mots gitan, rom, tsigane ont été occultés. Cela ne veut pas dire que les références au peuple rom l’ont été.

Évidemment, pour bien camper les personnages, on nous les présente d’entrée de jeu. Je m’en tiendrai à Zak : dans les 25 premières minutes du film, j’ai relevé au moins 10 clichés persistants sur les Roms. Cela fait un cliché toutes les 2 minutes ou presque.

 Les voici : 
1. Lecture des lignes de la main
2. Une caravane
3. Ils peuvent jeter le mauvais œil
4. Ils lisent les choses bizarres comme des signes
5. Les « jouliks » (synonyme de voyou, escroc) savent lire l’avenir 
6. La présence des poules (on nous appelle les voleurs de poules)
7. La musique de style manouche tout au long du film (bravo, Jean-Phi Goncalves et la plupart des musiciens que je connais, vous êtes bons et je vous aime quand même)

8. Les palmas (claquements des mains)
9. Le nomadisme
10. Les gens qui disent qu’ils sont sales

Par la suite, on apprend que Zak ne veut pas que sa fille aille à l’école, et pour couronner le tout, on a droit au party saupoudré de tous les ingrédients nécessaires pour le camper dans une famille rom : la caravane, les filles habillées avec de grandes jupes, des foulards sur la tête, les gens qui dansent en essayant de (mal) copier notre façon de danser, les musiciens autour du feu, la bataille parce qu’un des membres de la famille traite la blonde gadji (blanche) de Zak de pute et par-dessus le marché la pièce musicale Ocsi Csornye, pièce russe traditionnellement jouée par les Roms de tout acabit. Et puis cette sacro-sainte soi-disant liberté sauvage romantique qui pour les Roms en 2019 est encore synonyme de pauvreté, de persécutions séculaires, de ségrégation à l’école, de refus d’emploi et de logement, de stérilisation forcée des femmes, sans parler des campements de fortune démantelés ou de l’absence d’eau courante dans certains endroits habités par la plus grande minorité européenne (tiens, ça me fait penser aux difficultés rencontrées par les peuples autochtones dans notre plus beau pays).

Il y a aussi ceci, qui n’est certainement pas un cliché, mais bien une tradition quand la petite dit « quand on part pour toujours on doit tout brûler  ». C’est une ancienne tradition qui ordonnait que l’on brûle le mort avec tous ses effets et sa caravane. 

Vous ne saviez rien de tout ça ? Vous allez vous coucher moins niaiseux ce soir. Évidemment, quand on ne connait rien d’une culture, on ne voit pas toutes ces références. Malgré le fait que dans la pièce de théâtre Zak est Rom on essaie de nous faire avaler qu’il ne l’est pas. 

Il y a un mammouth dans la pièce.

Quand Mariloup Wolfe dit que c’est un conte, un peuple imaginaire, ce sont « nos gitans à nous ! », les poils me hérissent. Je ne suis pas ta gitane à toi.

Lorsqu’elle dit au Journal de Québec qu’elles ne se sont pas entendues avec l’organisation Romanipe (prononcer RomanipÉ) sur le sens des choses, comment peut-elle les comprendre si au départ elle n’avait même pas idée des inconforts soulevés, comme elle l’a dit ? 

Pour faire amende honorable, ce serait si simple de mettre des références, des liens, des documentaires, sur les Roms, sur le site de Jouliks ou d’inscrire un avertissement au début du film, ou d’ouvrir un fond pour parrainer une famille nouvellement arrivée. Tsé, ketchôse là. Je n’ose même pas penser aux conséquences de cette montagne de préjugés au Milan International Film Festival Awards, justement au moment où en Italie les violences racistes contre les Roms sont en effervescence.

Nous sommes dans une époque difficile… exit les costumes d’Halloween reliés à une culture. Fini les costumes de Japonaises, de Chinois, d’Africain, mais pourquoi la sexy gypsy est encore acceptée ? Où se situe la limite des choix artistiques ? Je ne sais pas… Je déteste la political-corectness, et je ne sais pas sur quel pied danser la danse de la pluie, la danse des masques, le set carré ou la csardas. Mais je suis irritée. Comme quand un anglo refuse de me parler en français, ou me traite de frog, ou quand un immigrant arrivé ici depuis 30 ans ne sait pas c’est quoi Speak white.

Personne ne parle ici d’appropriation culturelle. C’est vous les gadjos qui avez soulevé ce point, et ce n’est pas là où le bât blesse. Le noyau du problème c’est l’image fantasmée des peuples opprimés créée à travers vos yeux et votre imaginaire. Elle nous réduit à une représentation superficielle de ce que l’on est réellement, alors que nous avons été dépouillé.e.s de notre culture et ostracisé.e.s. Personne n’attaque le passé. On ne brûlera pas les toiles de Gauguin, on continuera à apprécier l’époque orientaliste, Carmen est encore un magnifique opéra, et Esmeralda représente ce que les blancs voyaient chez les Roms au 19e siècle. Maintenant, peut-on s’il vous plaît décrocher de ces images qui perdurent depuis des siècles, et atterrir au 21e siècle ? Il faut impérativement appliquer des changements en se renseignant, en gardant l’esprit ouvert au dialogue, et en trouvant des solutions ensemble. Mais vous faites semblant d’écouter. Vous faites semblant de comprendre.

Si j’ai un bobo, que tu pèses dessus et que je te dis que tu me fais mal, j’aimerais que tu me croies et que tu ne le fasses plus. Point.

Et avant que j’oublie : gitan, tsigane, gypsy c’est la même chose que de dire nègre ou sauvage. On arrête de dire ça ok ?

PS : J’ai fait partie de cette vague dans différents groupes en tant que violoniste. J’en ai vu de faux gitans, autant dans le public que sur les scènes. Des groupes où il n’y avait aucune trace d’un membre rom, s’affublant des mots gypsy, tzigane, manouche, et autres mots issus de notre langue, le romani, quelques fois sans même savoir ce que cela signifie. J’ai eu des discussions avec certains d’entre eux. Quelques-uns ont changé de nom, d’autres non. J’ai toujours essayé d’utiliser mon art pour éduquer les gens. Un jour j’ai même décidé de ne plus m’habiller en « gitane » juste pour faire plaisir au public de nos spectacles, et ainsi continuer à véhiculer des images que je ne veux pas perpétuer. Ça fait déjà 20 ans. Ch’tannée [1].


[1Merci à Serge Denoncourt, Rebecca Makonnen et Nathalie Petrowski. Ils savent pourquoi. Pour aller plus loin : un texte très bien documenté ici : https://laviedesidees.fr/Une-nouvelle-histoire-des-Tsiganes.html

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