Acadie. Grand dérangement et crises migratoires

No 72 - déc. 2017 / janv. 2018

Mini-dossier : L’Acadie

Acadie. Grand dérangement et crises migratoires

Il y a quelques jours, il m’a été donné de faire la connaissance d’une famille syrienne installée ici en Nouvelle-Écosse. Établie dans une petite ville anglophone, elle se débrouille bien et semble être très appréciée de sa communauté d’accueil. Là où j’habite, dans une région voisine, francophone et acadienne, nous aimerions bien, nous aussi, recevoir une famille comme celle-là.

L’humanité vit à l’heure actuelle la plus grande crise migratoire depuis la Seconde Guerre mondiale. Les chiffres de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés en disent l’ampleur effarante : sur les 65,6 millions de personnes déplacées à travers le monde, 22,5 millions d’entre elles fuient des conflits armés et des persécutions. C’est de Syrie, déchirée depuis 2011 par une guerre civile sanglante, qu’en provient le plus grand nombre, soit 5,5 millions d’individus, devant l’Afghanistan (2,5 millions) et le Sud-Soudan (1,5 million). À l’intérieur de la Syrie elle même, il y en a beaucoup plus. Bref, c’est le cauchemar.

Ici en Acadie, de telles situations ont une résonance particulière qui touche au plus profond la conscience historique. Au milieu du 18e siècle, la quasi-totalité du peuple acadien – près de 15000 âmes – fut déracinée et dispersée au plus fort des guerres coloniales opposant la France à la Grande-Bretagne. Certains parlent de nettoyage ethnique, voire de tentative de génocide. Mes recherches sur la diaspora acadienne m’amènent à me pencher sur les conséquences de ce « Grand Dérangement ».

On n’a pas besoin d’avoir des ancêtres victimes d’une atrocité comme le Grand Dérangement pour éprouver de l’empathie pour les réfugié·e·s d’aujourd’hui. C’est une valeur canadienne, dit-on. Toutefois, une lecture spécifiquement acadienne se fait entendre. Au lendemain de l’attentat de Paris du 13 novembre 2015, la Société nationale de l’Acadie appelait à ne pas confondre terroristes et réfugié·e·s. Lors d’une commémoration des 260 ans depuis la Déportation, le 28 juillet 2015, le vice-recteur de mon institution évoquait la crise syrienne dans une allocution devant l’un des monuments de l’Odyssée acadienne. À l’occasion du Jour du souvenir acadien à l’Île-du-Prince-Édouard, l’historien Georges Arsenault faisait observer le même parallèle : « Vous savez, les Acadiens déportés ont été eux aussi des réfugiés dans d’autres pays. »

Avouons-le : cela est beau. Alors que le vieux nationalisme acadien tendait à singulariser le Grand Dérangement pour en dresser le mythe tout biblique d’un peuple martyr à l’instar des Juifs, cette interprétation « mondialisante » du passé en tire un impératif éthique, à même d’impulser d’importants élans solidaires.

Solidarité louisianaise

Qu’en est-il en Louisiane, où l’identité cadienne, dont l’héritage acadien est une composante fondamentale, entretient des rapports complexes avec le nationalisme américain ?

En 2015, l’annonce par l’administration Obama d’un plan d’accueil de 10000 réfugié·e·s syrien·ne·s a provoqué une hystérie attisée sciemment par le gouverneur d’alors, Bobby Jindal. L’agence d’immigration affiliée à l’Église catholique a défendu l’arrivée de 14 réfugié·e·s en invoquant non seulement les paroles du pape François, mais aussi l’exemple des Acadien·ne·s chassé·e·s de leur patrie et… réfugié·e·s en Louisiane.

C’est un argument d’un attrait certain. Peu importe leurs allégeances partisanes, les Louisianais·es sont des gens généreux, animés d’un fort esprit d’entraide. Et la région n’en est pas à sa première vague de réfugié·e·s : le sud-est de l’État a été l’une des destinations d’immigré·e·s hmongs par suite de la guerre du Viêt Nam. Figurez-vous : le petit village côtier de Dulac, encore très francophone, a pu compter parmi ses nouveaux et nouvelles résident·e·s l’ancien premier ministre sud-vietnamien Nguyn Cao Kỳ, reconverti en pêcheur et exploitant d’une usine de poisson !

Ce qui fait la différence aujourd’hui, c’est la crainte de l’islamisme, la peur du terrorisme et, à l’ère Trump, la méfiance de l’Autre. Le paradigme acadien peut-il en triompher ?

C’était le pari d’une étudiante louisianaise, Joanna Brown, en publiant une chronique invitée le 1er février 2017 dans The Daily Advertiser, quotidien de Lafayette. « As Cajuns, “we cannot close our home to refugees” », proclamait le texte de Brown, accompagné d’une carte des migrations acadiennes. L’auteure s’exprimait avec force : « En tant que Cadiens, l’esprit d’accueil et d’acceptation d’autrui est dans notre sang. Après tout, nous savons mieux que quiconque ce que c’est que de tout perdre, de vivre dans l’exil, d’entreprendre des voyages dangereux et, peu à peu, de refaire notre vie parmi les autres dépossédés de ce monde, dans ce si beau creuset qu’est la Louisiane. »

Face à l’incrédulité des plus sceptiques, Brown s’est attiré un allié de taille en la personne de Warren Perrin. Cet avocat, défenseur de la cause acadienne, soulignait dans une lettre à la rédaction « des parallèles entre le statut des premiers Acadiens venus en Louisiane par bateau, en février 1765, conduits par le chef de la résistance acadienne, Joseph Beausoleil Broussard, et celui de beaucoup de réfugiés de nos jours [1] ». De leur temps, insiste Perrin, Broussard et les siens furent qualifiés de « terroristes » par le pouvoir britannique.

Leçons de l’histoire

Pour l’historien que je suis, pareille mobilisation de la mémoire collective, bien que souhaitable, n’en suscite pas moins des interrogations. L’une d’elles concerne la simple véracité : la politique de relocalisation à l’époque coloniale relevait de considérations plus stratégiques qu’humanitaires.

Il y a aussi des enjeux mémoriels quant à l’insertion et l’évolution des Acadien·ne·s dans la Louisiane des 18e et 19e siècles. C’était une société foncièrement esclavagiste et les Acadien·ne·s louisianais·es ont tiré avantage de l’exploitation de ces autres déporté·e·s, Africain·e·s et Noir·e·s créoles. Dans une communauté acadienne sur le Mississippi que j’étudie, 57 % des ménages possédaient des esclaves en 1779 – 15 ans à peine après l’arrivée des réfugié·e·s. Ailleurs, l’un des fils de Joseph Broussard allait devenir le maître d’une trentaine d’êtres humains. Ce n’était que le début de rapports difficiles de racisme et de discrimination qu’explore la cinéaste néo-brunswickoise Monique LeBlanc dans son récent film documentaire Acadie Black et Blanc (2015).

Il faut se garder d’imaginer tous les Acadien·ne·s d’autrefois en pures et saintes victimes, dépourvues d’épaisseur humaine, comme c’est souvent la tendance. Mais, armé·e·s des leçons du passé, nous devons surtout penser à celles et ceux envers qui l’urgence du présent commande de tendre la main et qui ont tant à nous apprendre.


[1Cette affirmation, souvent répétée, est inexacte, car plusieurs familles acadiennes étaient arrivées de Géorgie l’année précédente ainsi que du Maryland vers la même époque.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème