No 72 - déc. 2017 / janv. 2018

Culture

Les guérisseuses

Les auteures du collectif Faire partie du monde (Éditions du Remue-Ménage, 2017) souhaitent « sortir des chemins que la domination se fraye violemment aussi bien sur la Terre que dans le corps des femmes ». Intelligentes et percutantes, ces paroles témoignent des pratiques écoféministes et des guérisons qu’elles peuvent apporter.

Les rapports de genre et de production nous rendent malades. Les femmes font les frais d’une division du travail qui privilégie le travail salarié sur le travail « gratuit » et domestique. Ce déséquilibre dans la reconnaissance économique et sociale des tâches productives et reproductives fait souffrir celles qui prennent sur elles de prendre soin des autres. Quant au productivisme, il a depuis longtemps excédé ce que la Terre peut soutenir et nous mène droit vers la catastrophe. Contre ces schèmes patriarcaux qui assujettissent les femmes et détruisent la planète, les écoféministes travaillent, elles, à renverser la vapeur.

Sur ce chemin, Marie-Anne Casselot et Valérie Lefebvre-Faucher ont récolté une grande diversité de points de vue quant aux luttes concrètes que ces femmes du Nord et du Sud mènent au quotidien. Elles sont militantes, mères, savantes, autochtones, rurales, urbaines et parlent depuis le lieu de ces expériences qui ne sont pas mutuellement exclusives. Elles partagent, sous le mode du vécu, le bilan de leurs projets écartelés entre engagements multiples, vie parentale et situation précaire.

L’ouvrage est vivant et révolté. Avec la vulnérabilité du « je », quelques coups de gueule en beau crisse contre la culture de la porno et des steaks côtoient les vues de l’intérieur sur un retour à la terre qui peut rimer avec retour des rôles traditionnels. Saturées par les ambiances toxiques, la hiérarchisation des luttes et la « bienveillance » du mansplaining, ces résistantes se disent souvent à bout de force et de patience.

Guérissons ensemble

Un autre monde est déjà possible. Les écoféministes le rappellent : toutes nos activités productives n’entrent pas dans le circuit capitaliste. Il faut donc se redonner un vocabulaire de la diversité économique, dans lequel le décentrement du travail salarié refait émerger la place du care et du don en tant qu’activités nécessaires à la vie.

Sur le terrain, les écoféministes promeuvent des solutions immédiates et locales qui désenclavent la distribution « naturelle » des tâches domestiques et qui étendent la révolution verte au village ou au quartier. Cette micropolitique, sans grande attente envers l’État et le système des partis, caractérise d’ailleurs l’ensemble des propositions développées ici.

Dans un registre plus spirituel, l’ouvrage cumule les visions contrastées quant au réenchantement de la nature et à la mythification des femmes fécondes et protectrices de la vie. Tantôt critiques, tantôt attendries par ces éléments de paganisme, les auteures savent reconnaître ces essentialismes, tout en demeurant séduites par l’idée de la sacralité du vivant. Contre la logique froide (des intérêts de classe ou du combat politique), certaines en appellent à l’amour comme horizon sans illusion : « Aimer le monde, ce n’est pas se montrer en extase devant lui. »

Un changement culturel

Or le monde qui vient ne sera-t-il pas celui des mégavilles ? Le rapport ambigu des humain·e·s à la nature ne s’en trouvera-t-il pas nécessairement renforcé dans sa part d’artifice technique ? Les auteures abordent peu ces questions.

Entre nature immuable et malléable, il faut comprendre « à la fois notre continuité et notre différence avec le monde naturel » sachant que tout féminisme tire sa force de la remise en question de la nature des choses. Les humain·e·s sont doté·e·s d’un grand pouvoir plastique, comme le montre bien l’exemple fascinant de la réhabilitation des coqs de combat. Ce remodelage culturel (agriculture, élevage, habitation) s’accompagne certes d’une très grande responsabilité. Si la justification du viol de la vie est un « construit qui peut être déconstruit », c’est à la transformation radicale de nos rapports, par-delà tout ce que nous avons connu, qu’est promis l’avenir.

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