À qui profite la littératie financière ?

No 72 - déc. 2017 / janv. 2018

Enseignement secondaire

À qui profite la littératie financière ?

Retour du cours d’économie (2e partie)

Selon l’OCDE, la financiarisation de l’économie exige le renforcement de l’éducation à la finance. En développant un nouveau savoir-agir, les jeunes sauront poser les bons gestes en matière d’épargne, de crédit, de consommation de biens et de services, et atteindront ainsi un prétendu « bien-être financier ».

« La population doit être formée aux questions financières à un stade aussi précoce que possible dans la vie [1]. » C’est en vertu de cet impératif que le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, approuvait en avril 2016 le programme d’un cours optionnel d’éducation aux finances personnelles en 5e secondaire, avant de le rendre obligatoire dès la rentrée 2017. Le patronat et la grappe financière ont été les premiers à célébrer le « retour » de la finance dans les écoles. Et pour cause.

La faute aux individus

Au lendemain de la crise de 2008, la perspective d’une plus forte réglementation de ses activités et structures pousse le monde financier occidental à s’organiser. Il diffuse largement et sans scrupule la thèse selon laquelle la crise financière est en partie la résultante des comportements irresponsables et négligents commis par des millions de personnes financièrement analphabètes [2] . Si une crise a bien eu lieu, ce n’est pas la faute des institutions financières ni de leurs produits opaques à haut risque, mais celle d’individus ignorants, incompétents et naïfs. Sous cet angle, l’accroissement vertigineux de l’endettement individuel, du taux de défaillance et des faillites personnelles, de même que la sérieuse faiblesse des taux d’épargne, constituent autant de sources de risques inquiétants pour la stabilité économique, auxquelles il faudra impérativement remédier par une arme d’éducation massive.

L’urgence d’entreprendre l’éducation financière gagne alors vite l’establishment. Dès 2009, le gouvernement fédéral crée un groupe de travail, dirigé par Donald Stewart (Sun Life) et L. Jacques Ménard (BMO), pour faire l’état des lieux et jeter les bases d’une stratégie pancanadienne. Son rapport cible le réseau de l’éducation pour inculquer à la jeunesse cette « compétence de vie essentielle au Canada » qu’est la littératie financière [3].

Au Québec, dès 2011, l’Autorité des marchés financiers et les membres de Finance Montréal mèneront la charge auprès du gouvernement pour la restaurer dans le curriculum. Rendu obligatoire depuis septembre 2017, le cours d’éducation financière n’est rien moins que le fruit de leurs travaux.

Un néopaternalisme

Dans le contexte d’une individualisation croissante et presque systématique des responsabilités sociales et financières (services de garde éducatifs, études, retraite, assurance, etc.), promue par la nébuleuse patronale et financière, l’élan du régime capitaliste financiarisé ne pourrait désormais être viable qu’en inculquant aux mêmes individus les rudiments de la gestion de leur propre austérité. Contre la menace d’une plus grande régulation du marché, l’industrie financière répond par la promotion scolaire d’une autorégulation à hauteur individuelle.

Unidimensionnelle, cette approche permet d’imposer l’agenda idéologique d’une élite mondiale qui nie les inégalités socioéconomiques et l’asymétrie du pouvoir économique au sein des sociétés. Une telle conception conduit à privilégier les ressources individuelles sur les ressources collectives. Elle occulte toute capacité institutionnelle ou politique de réguler le marché et contribue à faire porter par les individus seuls la responsabilité et le fardeau de leur situation financière.

L’instrumentalisation de notre institution publique par la classe financière ne fait aucun doute. Pis encore, elle en fait un pilier névralgique des nouveaux modes de « régulation » du système capitaliste et risque fort d’assujettir la jeunesse à l’idéologie financière dominante en la privant des moyens critiques que l’éducation est censée lui procurer.


[1OCDE, Les principes et les bonnes pratiques relatifs à la sensibilisation et l’éducation financières. Recommandation du Conseil, juillet 2005.

[2Voir notamment Groupe financier Banque TD, L’alphabétisation est importante : un besoin urgent de littératie financière pour la vie, 2010 ; ACFC, L’avenir de l’éducation financière. Compte rendu de la conférence ACFC-OCDE sur la littératie financière, 2011.

[3Groupe de travail sur la littératie financière, Les Canadiens et leur argent. Pour bâtir un avenir financier plus prometteur. Rapport de recommandations sur la littératie financière, 2010.

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