Mobilisations de sans-emploi dans le Québec des années 1930

No 72 - déc. 2017 / janv. 2018

Mémoire des luttes

Mobilisations de sans-emploi dans le Québec des années 1930

La Grande Dépression est une période difficile pour une partie importante de la population québécoise. Chômage de masse et misère à grande échelle en constituent la trame de fond. Cependant, les années 1930 sont aussi une période où les sans-emploi et leurs manifestations sont au cœur de l’actualité.

Tout comme ailleurs au Canada, les protestations au Québec sont essentielles à la politisation de l’enjeu du chômage et remettent en question la conception libérale classique qui domine alors. Cette conception fait du chômage une responsabilité individuelle attribuable à la moralité déficiente des individus, au manque de prévoyance et à une mauvaise éthique de travail. Bien que ce ne soit pas la majorité des sans-travail qui passe à l’action, des milliers d’entre eux et elles refusent néanmoins de se laisser affamer en silence. Ainsi, les nombreuses manifestations de la décennie visent la reconnaissance sociale des chômeuses et des chômeurs et sont un des facteurs qui mènent à la naissance de l’assurance-chômage au Canada.

Chômage, classe ouvrière et sans-emploi

Dans la foulée de l’industrialisation, le travail salarié devient peu à peu la forme dominante de l’organisation du travail. Le chômage, en tant que corollaire du salariat, fait ainsi son apparition. Cependant, il faut attendre la crise économique de 1873 pour voir apparaître les premières manifestations de sans-emploi au Québec. Par la suite, des manifestations sporadiques émergent ici et là, à Montréal et dans les principaux centres industriels du Canada, jusqu’à la crise de 1913-1914. L’économie de guerre résorbe temporairement la question du manque de travail et il faut attendre la fin de la Première Guerre mondiale pour que « la crise du chômage », et incidemment la question des sans-travail, revienne au cœur de l’actualité. Au cours des années 1920, on assiste à un retour des protestations de sans-emploi dans les grandes villes canadiennes, dont Montréal. Dans l’entre-deux-guerres, l’enjeu du chômage se politise au Québec et au Canada. Du côté ouvrier, les syndicats ont tout d’abord vu cette question comme étant reliée au manque de politiques en matière d’encadrement du marché du travail et à des politiques d’immigration trop permissives. À ce moment, seul·e·s les socialistes voient le chômage comme étant indissociable du capitalisme. Ils et elles jouent aussi un rôle actif dans les mouvements de sans-emploi à travers le Canada dès la fin du 19e siècle.

Des années 1870 jusqu’à 1919, les mouvements des sans-emploi vont exiger du travail plutôt que les mesures charitables offertes par les villes. C’est dans les années 1920 qu’on observe les premières revendications en faveur d’une indemnisation en argent auprès des municipalités. Par la suite, l’idée d’un régime d’assurance-chômage, pris en charge par le gouvernement fédéral, fait l’objet de revendications de la part de certains syndicats, d’organisations politiques ouvrières et des organisations de sans-emploi.

Secours insuffisants

À l’aube de la Grande Dépression néanmoins, il n’existe toujours pas de programme d’assurance contre le chômage au Canada. Ce sont les municipalités qui prennent en charge la gestion de la pauvreté. Depuis la fin du 19e siècle, la ville de Montréal met en place certains chantiers de travaux publics et offre des soupes populaires lorsque les sans-travail manifestent. Au cours des années 1930, les autorités s’activent en matière d’administration et de financement des secours. Cependant, c’est encore à l’échelle municipale que s’effectuent la gestion et la distribution, à travers les organisations charitables religieuses. Le tout dans le respect des paramètres des différentes ententes financières conclues avec Québec et Ottawa. Ces mesures sont déterminées par la logique caritative, avec ses valeurs morales et de contrôle, et s’inscrivent dans une perspective discrétionnaire et non de droit. Ainsi, l’impératif de travailler pour obtenir de l’aide et le principe de less eligibility (un concept hérité de la réforme des Poors Laws anglaises de 1834) sont au cœur des politiques d’assistance. Ce sont donc ces conditions de misère et d’humiliation de la part des secours et des institutions qui poussent les sans-travail et leurs familles à l’action et à la revendication de leurs droits.

Aperçu des protestations

Les manifestations vont gagner en ampleur et en nombre au Québec au cours de la Crise. Contrairement à la décennie précédente, elles ne seront plus confinées à la métropole et vont s’étendre dans plusieurs villes et régions de la province. Le Parti communiste du Canada est au cœur du mouvement à Montréal et à Rouyn, mais d’autres acteurs tels l’Association humanitaire, la Ligue de solidarité féminine, les clubs ouvriers, des associations de sans-travail indépendantes, la Co-operative Commonwealth Federation et quelques syndicats sont aussi de la partie. Bien que des assemblées et des manifestations aient lieu sporadiquement en 1930 et 1931, il faut attendre 1932-1933, la période la plus sévère de la Dépression, pour que le mouvement gagne en importance. Les années 1933 à 1936 sont particulièrement animées, même si l’on peut voir des protestations jusqu’à l’été 1939.

Contrairement à d’autres groupes sociaux, les sans-emploi possèdent très peu de ressources, sans compter les préjugés à leur égard qui limitent a priori leur capital de sympathie. En conséquence, leur pouvoir de mobilisation réside dans la force du nombre, la solidarité et la capacité de perturbation. Au cours de la Grande Dépression, les sans-travail vont donc recourir à de nombreuses formes d’actions collectives notamment les pétitions, les assemblées, les rassemblements dans les lieux publics, les manifestations, les délégations auprès des autorités, la perturbation des conseils municipaux ou encore la confrontation avec les autorités judiciaires, policières et la répression, visiter les résidences des échevins et entreprendre des marches de la faim vers Québec et Ottawa. Les grèves sur les chantiers de travaux publics et au camp de travail de Valcartier vont aussi être à l’ordre du jour. Les actions directes vont se multiplier avec le détournement des compteurs d’électricité et de gaz, pour empêcher les évictions de locataires, et avec la prise de contrôle des encans menés par les huissiers pour liquider les biens des sans-emploi en défaut de paiement de leur loyer. Ceci sans compter les nombreuses protestations individuelles comme les lettres de plaintes adressées aux autorités, les textes dans le courrier des lecteurs des journaux ou des gestes de résistance au quotidien tels le vol, la « fraude » des secours, le refus de payer les taxes municipales ou les factures aux compagnies d’utilité publique comme la Montreal Heat and Power, etc.

Bien qu’en arrière-plan de la contestation se retrouve la revendication d’une assurance-chômage à caractère non contributif, les sans-travail vont lutter au quotidien pour l’amélioration de leurs conditions immédiates. Ils et elles vont ainsi se battre sur plusieurs fronts : contre l’arbitraire des mesures de secours, exiger leur paiement en argent (et non en bons) et pour des mesures plus généreuses ; contre l’insalubrité des refuges et la nourriture infecte qu’on y trouve ; pour le droit au logement ; contre le travail obligatoire comme condition à remplir pour être assisté ; pour une hausse des salaires et la réduction du temps de travail sur les chantiers de travaux publics ; contre l’univers carcéral des camps de travail pour les chômeurs célibataires ; contre l’autoritarisme et le paternalisme des autorités ; pour la liberté d’expression et le droit de manifester ; contre les déportations de sans-emploi d’origine étrangère. Ils et elles vont donc exiger la reconnaissance d’une certaine forme de citoyenneté sociale.

Une responsabilité sociale

Bien qu’il faille attendre 1940 pour voir la création de l’assurance-chômage au Canada, les années 1930, et plus largement l’entre-deux-guerres, constituent une période charnière pour les sans-emploi. Le chômage devient ainsi un problème social d’importance, qui se dégage de l’enjeu plus large de la pauvreté, et les manifestations de sans-travail participent à la transformation de l’intervention étatique en la matière. Ainsi, socialement, les sans-emploi ne sont plus perçus comme les seuls responsables de leur condition, bien que les préjugés à cet égard soient toujours tenaces et vont encore de pair avec l’administration des politiques sociales contemporaines. Il faut donc comprendre les protestations des sans-travail comme étant en premier lieu une lutte pour leur reconnaissance, mais qui soulève aussi plus largement les contradictions entre travail, démocratie et capitalisme.

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