Socialisme et indépendance : un mot d’ordre toujours actuel ?

No 72 - déc. 2017 / janv. 2018

Analyse du discours

Socialisme et indépendance : un mot d’ordre toujours actuel ?

Formulée par la revue Parti pris, cette visée stratégique a inspiré l’action de plusieurs regroupements de militant·e·s au cours des années 1960 et 1970. Éclipsée par le Parti québécois (PQ), qui troque le socialisme pour la social-démocratie et l’indépendance pour la souveraineté-association, cette perspective serait-elle en train de retrouver du galon dans la nouvelle gauche apparue au tournant du siècle ?

Cette orientation et les conséquences programmatiques qui en découlent font en effet l’objet d’une réactualisation dans le livre que vient de publier Éric Martin sous le titre emblématique Un pays en commun. Socialisme et indépendance au Québec (Écosociété, 2017). L’auteur appartient à la nouvelle génération de militant·e·s venu·e·s à la politique dans le sillage du Sommet des Amériques tenu à Québec en 2001 et qui s’est impliquée notamment dans la création de l’Union des forces progressistes (UFP), ce parti de gauche qui allait devenir plus tard Québec solidaire (QS). Ce qui singularise le parcours de Martin, c’est que sa venue au socialisme coïncide avec ce qu’il appelle une « véritable conversion indépendantiste » reposant sur une « forme d’appartenance fondatrice » à sa société d’origine qui, note-t-il encore, « ne m’a plus jamais quitté ».

Son livre se présente comme un plaidoyer en faveur de cette perspective dans le contexte politique actuel et comme un rappel des contributions intellectuelles importantes qui ont marqué cette tradition, assurant une profondeur de champ à ses propres propositions.

Indépendance ou barbarie ?

Mettant cartes sur table d’entrée de jeu, Martin recourt, en la transformant, à la célèbre formule « socialisme ou barbarie », en remplaçant le premier terme de l’énoncé par celui, ici un brin provocateur, d’« indépendance ». Au-delà de la boutade, il entend donc procéder à un examen de la place de ce projet dans le cadre de la lutte pour une émancipation sociale globale dans une société perçue comme subissant une « aliénation collective » en tant que nation.

La barbarie qu’il décrit et fustige dans son essai apparaît comme une réalité polymorphe et multidimensionnelle, une hydre à plusieurs têtes.

Sur le plan international, l’époque est caractérisée par la montée en puissance des sciences et des techniques qui jouent un rôle déterminant dans la vie sociale et politique aussi bien que dans la vie quotidienne. Cette hégémonie est accompagnée par un déclin concomitant de la culture, de la réflexion et de l’art, recul qui est aussi une conséquence du triomphe de ce que Michel Freitag, dont Martin se réclame explicitement, appelle le capitalisme globalisé.

Sur le plan local, on assiste à la faillite de la social-démocratie, désormais incapable de s’opposer efficacement au néolibéralisme et à sa logique de la croissance infinie. L’évolution du PQ depuis au moins deux décennies illustre cette tendance de fond que traduit également, à un autre niveau, son repli sur un nationalisme identitaire, variante contemporaine de la perspective de la « survivance » longtemps défendue par les élites canadiennes-françaises. Cette réorientation coïncide avec la montée inquiétante d’une extrême droite xénophobe à la recherche de boucs émissaires tenus pour responsables du déclin de la nation et de son projet de souveraineté.

À ce nationalisme étriqué, la gauche, de son côté, dans sa composante « inclusive » à tout le moins, opposerait un « monde idéalement sans frontières », associant du coup l’indépendance à « une idée de droite suspecte, voire intrinsèquement raciste ». Cette opposition conduirait à une « polarisation manichéenne, non dialectique et stérile » dont il faut sortir selon l’auteur si on veut relancer un projet progressiste convaincant.

Enfin, dernier ou ultime palier de cette domination à multiples facettes, le fédéralisme canadien, qui est décrit comme une prison des peuples (québécois et autochtones notamment) : « Aucun projet émancipatoire (social, féministe, écologiste, etc.) ne peut être mené à bien à l’intérieur de ce carcan. »

Cette démonstration attribue du coup à la lutte indépendantiste une sorte de priorité absolue en tant que clef de voûte de tous les possibles. D’où la nécessité, plaide-t-il, d’un « retour de la réflexion à une dialectique entre la question nationale et la question sociale » au moyen, entre autres, d’un rappel des analyses de ses principaux défenseurs au Québec. C’est la dimension pédagogique de son ouvrage, explicitement destiné aux étudiant·e·s de la génération qui émerge en ce moment dans les cégeps et les universités.

Généalogie d’un héritage

Martin fait remonter à Hubert Aquin la paternité de ce courant. Dans son célèbre article sur « La fatigue culturelle du Canada français », publié en 1962 dans la revue Liberté, ce dernier défend une conception non essentialiste de la nation, définissant le Québec comme une société « polyethnique ». C’est, affirme l’écrivain, une « culture globale » à « base différentielle linguistique », un « agglomérat » qu’on peut qualifier de nation, mais qui n’a rien à voir avec le racisme et ses « abominables dérivés ». L’indépendance est une question existentielle pour Aquin, c’est un mode d’être qu’on est libre d’assumer ou pas.

Si Aquin n’aborde pas directement la question sociale, ce ne sera pas le cas, on le sait, de la revue Parti pris, fondée à l’automne 1963, qui décrit le Québec comme une société colonisée et aliénée, dominée par l’État fédéral sur le plan politique, la bourgeoise étrangère et locale sur le plan économique, le clergé et la religion catholique sur le plan idéologique. D’où découle son triple mot d’ordre : indépendance, socialisme, laïcisme. C’est donc à cette revue qu’il faut attribuer la véritable paternité de la problématique de l’indépendance et du socialisme, qui va trouver un prolongement proprement politique dans une certaine gauche (du RIN, des organisations trotskystes, de la « gauche nouvelle » en émergence et, à la marge, dans celle du PQ des origines). Si bien que Martin a raison d’insister sur la nécessité de relire cette revue si l’on entend réactiver cette visée, en faire l’axe central d’une politique de gauche conséquente.

Cette remarque vaut dans une moindre mesure pour le Front de libération des femmes (FLF), aussi évoqué, qui remplace pour sa part le laïcisme par le féminisme, qu’il lie d’abord étroitement à la question nationale : pas de libération des femmes sans indépendance, ni celle-ci sans libération des femmes ! Et cette remarque vaut encore moins pour certains intellectuels sollicités à l’appui de sa démonstration par l’essayiste.

Fernand Dumont proposait bien un « socialisme d’ici » reposant sur les syndicats, les coopératives et les groupes communautaires, mais dans une optique sociale-démocrate et comme « compagnon de route » du PQ. On pourrait en dire autant de Pierre Vadeboncoeur qui, après avoir accueilli avec enthousiasme Parti pris, rejoint le PQ en 1968 et ne le quittera plus, accordant priorité désormais à la question nationale sur la visée socialiste et se montrant très critique des organisations politiques de gauche. Marcel Rioux, parmi les auteurs passés en revue ici, demeure le seul à être demeuré en gros fidèle au binôme indépendance et socialisme à travers son engagement pour sa variante autogestionnaire.

Si Martin a tout à fait raison de souligner l’importance de la réflexion stimulante de ces auteurs, il surévalue dans son enthousiasme leur implication dans le courant dont il se réclame tout en sous-estimant l’apport d’autres auteurs, dont Gilles Bourque et Gilles Dostaler, qui ont beaucoup écrit sur le sujet et qui ont été des acteurs importants de cette mouvance militante, trop absents de son tableau.

Des questions à approfondir

Partisan pour ma part de cette orientation depuis le tout début de mes engagements dans le mouvement étudiant et dans le RIN au cours des années 1960, je suis heureux de voir Éric Martin la relancer de manière si énergique et convaincante dans l’ensemble. Il reste que son entreprise soulève aussi quelques questions qui demeurent à explorer et à préciser. J’en retiens ici deux, qui m’apparaissent centrales, en ne m’attardant pas à d’autres, dont la discussion stratégique dans laquelle il prend parti contre une certaine gauche jugée individualiste et spontanéiste. Il en exagère l’importance à mon avis et il la perçoit comme un adversaire, à l’égal du nationalisme identitaire, plutôt que comme un possible allié, parfois malcommode j’en conviens, avec lequel on peut néanmoins former des alliances dans une perspective de rassemblement de l’ensemble des forces progressistes.

Nationaliste résolu bien que non identitaire, l’auteur considère que l’indépendance est tout à la fois une fin et un moyen. Une fin, car elle assurerait les conditions politiques et institutionnelles permettant à la culture québécoise non seulement de survivre, mais de trouver son accomplissement entravé par l’impérialisme canadien. Un moyen, car elle permettrait la réalisation du programme socialiste dans ses diverses déclinaisons, objectif impossible dans le cadre fédéral actuel. D’où la priorité absolue accordée en quelque sorte à cette lutte. Or, on peut s’interroger sur la validité de cette hypothèse qui exclut tout progrès social significatif avant le grand soir indépendantiste. Le Québec a connu une transformation décisive au moment de la Révolution tranquille par exemple, en dépit de l’absence de cette condition décrétée essentielle, et on peut penser qu’il pourrait en aller de même pour la mise sur pied d’initiatives majeures découlant du programme de Québec solidaire si ce parti était porté au pouvoir. On peut donc diverger dans l’appréciation de l’urgence de ce volet du binôme tout en demeurant indépendantiste.

Socialiste, l’auteur aime se revendiquer de Jean Jaurès, figure majeure du socialisme français au tournant du 20e siècle. Mais la tradition que celui-ci incarnait est disparue depuis longtemps au profit, d’une part, de la social-démocratie (classique avec l’État-providence d’abord, convertie au néolibéralisme ensuite) et, d’autre part, du communisme stalinien dans les anciens pays de l’Est. Quelle forme cette aspiration pourrait-elle prendre aujourd’hui pour dénouer cette double impasse ? L’auteur a le mérite de la pointer, il reste à trouver les voies concrètes de son dépassement dans le monde actuel. Ce n’est pas une mince entreprise !

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