L’autrice est infirmière (OIIQ), fondatrice du Centre Pleine Lune et formatrice.

Photo : Maina Pullumaq à Puvirnituq. Maina était sage-femme dans les camps inuits de la baie d’Hudson avant l’arrivée des cliniques médicales vers 1950 (Gérald McKenzie).

Dossier : Maternité et médecine. (...)

Dossier : Maternité et médecine. Silence, on accouche !

L’expérience des femmes autochtones. Éloignement et hypermédicalisation

En 2014 et 2015, j’ai eu la chance de rencontrer des femmes de plusieurs communautés des Premières Nations afin de leur donner une formation en accompagnement à la naissance. Lors de ma première journée, le groupe m’écoute attentivement parler des droits des femmes, de la possibilité d’écrire un plan de naissance ou de choisir librement sa position d’accouchement. Leurs expériences contredisent pourtant ces droits élémentaires.

L’une d’elles prend alors la parole : « Nos possibilités de faire des choix et de questionner sont encore plus restreintes que celles des femmes non autochtones : on ne nous informe pas. »

Puis les langues se délient un peu plus. Elles me racontent leurs expériences en milieu hospitalier, les déclenchements quasi systématiques de l’accouchement, l’ignorance dans laquelle elles sont souvent maintenues, peu informées des choix et conséquences des interventions proposées. Dans plusieurs communautés éloignées des centres hospitaliers telles Matimekush, Kawawachikamach, Manawan, Wemotaci, Obedjiwan, Natashquan ou Mingan, les femmes sont transférées (parfois avec leur conjoint, souvent seules) en ville dès la 37e semaine de grossesse, voire plus tôt, puisqu’aucune structure ne leur permet d’accoucher dans leur collectivité. Si elles ont d’autres enfants, elles doivent les confier à des proches pendant leur absence. Elles se retrouvent alors dans une ville inconnue, bien souvent sans personne-ressource pour les soutenir. Dans ces conditions où il y a transfert et séparation d’avec la famille, l’accouchement sera très souvent provoqué avant terme. Les équipes médicales n’attendent donc pas que le bébé soit réellement prêt pour procéder à l’accouchement. Les femmes aussi peuvent avoir envie d’accoucher plus tôt afin de rentrer plus rapidement dans leur famille. De façon générale, une induction sert à provoquer la naissance lorsqu’une condition médicale l’exige et que la mère ou le bébé sont en danger. Or, dans le cas des femmes autochtones, la pratique est liée à la situation géographique de celles-ci et au manque de soutien lors de leur transfert vers un hôpital.

Cette solitude et la distance avec la communauté fragilisent ainsi les familles. L’isolement et le stress vécus par les mères dans ces situations peuvent avoir un impact négatif sur le déroulement de leur accouchement, leur lien d’attachement avec le bébé et la mise en place de l’allaitement éventuel.

En tant qu’accompagnante, j’ai pu constater la vulnérabilité des femmes dans les dernières semaines qui précèdent l’accouchement. Je vois souvent des angoisses émerger, des peurs face à l’accouchement et à l’arrivée du nouveau bébé. Le soutien est donc primordial durant cette période de grande fragilité. Être informée donne confiance et permet de se préparer. Les femmes non autochtones qui désirent se prendre en charge et vivre cette expérience selon leurs valeurs, avec leur partenaire, peuvent le faire même si l’accueil varie selon les équipes soignantes. En ce qui concerne les femmes autochtones, j’ai pu constater que leur situation est plus difficile, car elles ont été complètement coupées de leurs connaissances traditionnelles et de leur pouvoir personnel. Elles sont souvent infantilisées et hypermédicalisées d’office.

Lors de mes formations auprès de ces femmes, certaines sont allées rencontrer les grands-mères qui ont connu la vie nomade, celle avant la sédentarisation et la création des réserves. À cette époque, les femmes accouchaient sous la tente, soutenues par les sages-femmes et la médecine traditionnelle. Elles allaitaient jusqu’au sevrage naturel de l’enfant. La communauté était très présente aux côtés de la nouvelle mère puisque les hommes partaient parfois plusieurs semaines dans les bois. On lui préparait des plats, des tisanes et le portage était totalement intégré à la vie.

Avec l’installation sur les réserves, les femmes ont été prises en charge par le système de santé canadien et elles sont très peu impliquées dans les décisions qui les touchent pourtant directement, ce qui ne favorise guère un vécu positif de la maternité ni un soutien de la communauté, qui n’est plus autant impliquée.

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