Dossier : Maternité et médecine. (...)

Dossier : Maternité et médecine. Silence, on accouche !

La douleur des femmes sans statut

Nous l’appellerons Agnès. Elle décida avec le soutien financier de sa famille au Mali de venir au Québec poursuivre ses études. Étudiante internationale de 30 ans, l’amour vient cogner à sa porte.

Lui aussi est étudiant étranger. Dans un premier temps, il et elle s’imaginent terminer leurs études. Lui planifie une vie professionnelle à titre de comptable et Agnès prévoit de se consacrer à une carrière en développement des affaires. Or, peu avant Noël, Agnès apprend qu’elle est enceinte. Malheureusement, ni le futur père ni Agnès n’ont une assurance santé qui couvre les frais à prévoir pour cette grossesse.

Ils apprennent que les seules patientes migrantes ayant accès à une couverture publique gouvernementale pour les soins prénataux sont les résidentes permanentes, les réfugiées et les demandeuses d’asile. Une assurance privée ne peut répondre à leurs inquiétudes croissantes puisque, souvent, les personnes qui en détiennent une s’aperçoivent qu’elle ne couvre pas les soins liés à une grossesse, sous prétexte qu’il s’agit d’une condition « prévisible ».

Agnès tente malgré tout d’obtenir un suivi médical prénatal en appelant plusieurs cliniques et hôpitaux. Elle se heurte plusieurs fois à un refus, faute de carte d’assurance maladie. Parfois, elle se voit offrir un rendez-vous, mais sous engagement de payer un dépôt de 3000 $. Ces dépôts, qui varient entre 3000 $ et 14000 $, sont exigés par de nombreux milieux hospitaliers et équipes médicales avant toute prise en charge obstétricale. Forcément, ces pratiques courantes découragent ces femmes, incapables d’avancer une telle somme.

Les recherches d’Agnès l’amènent à la clinique destinée aux migrant·e·s à statut précaire de Médecins du Monde (MdM). Elle voit une travailleuse sociale, qui constate que la régularisation de son statut ne pourra se réaliser avant l’arrivée du bébé : elle devra donc prévoir des frais médico-hospitaliers entre 6000 $ et 14000 $, et cela uniquement si la grossesse se déroule sans complication. Agnès est alors prise de vertige, puisqu’elle reçoit de l’aide financière sporadiquement de sa famille et a déjà des difficultés à se nourrir convenablement.

La travailleuse sociale tente de la rassurer en l’orientant vers des ressources alimentaires et en l’appuyant dans la recherche d’effets essentiels pour le bébé à naître. MdM accepte de suivre l’évolution de la grossesse d’Agnès. Cependant, celle-ci doit tout de même assumer de nombreuses dépenses (échographie, médicaments, certaines analyses en laboratoire non couvertes par MdM). Avec tous ces frais, elle ne peut payer le renouvellement de son permis d’étudiante internationale. Elle met donc un terme à ses études, perd son visa et devient ainsi sans statut.

Malheureusement, après six mois de grossesse, le médecin présent à la clinique de MdM constate une tension artérielle élevée et soupçonne une complication grave de la grossesse, une pré-éclampsie, qui nécessite une prise en charge urgente. Agnès suit les conseils du médecin et part vers l’urgence d’un hôpital avec une copie de son dossier médical. Or, Agnès ne verra pas de médecin malgré plusieurs heures d’attente, des signes vitaux anormaux et des symptômes graves. Contrairement à ce qui se fait habituellement, Agnès n’est pas redirigée vers la salle d’accouchement pour une évaluation obstétricale. Elle est renvoyée chez elle avec comme commentaire de ne pas s’inquiéter.

Médecins du Monde reçoit Agnès deux semaines plus tard et constate l’absence d’activité cardiaque chez le fœtus, qui est mort in utero. Agnès a-t-elle été victime de préjugés à l’hôpital ? A-t-elle été non priorisée, mal évaluée et renvoyée car elle est sans statut et sans couverture de santé ? Quoi qu’il en soit, les hôpitaux et les professionnel·le·s de la santé ont l’obligation de prodiguer des soins d’urgence, peu importe le statut et la capacité de payer des patient·e·s, ce qui n’a pas été fait dans le cas d’Agnès. Cette mort fœtale aurait été évitable si cette dernière avait été évaluée adéquatement et traitée à temps.

L’histoire d’Agnès illustre de façon tragique les conséquences désastreuses du manque d’accès aux soins auquel sont confrontées les patientes enceintes sans couverture de santé. Les obstacles, déjà nombreux pour les personnes migrantes (méconnaissance du système de santé, barrières linguistiques, administratives, culturelles), deviennent quasi infranchissables lorsqu’on ajoute l’absence d’une couverture de soins de santé en raison d’un statut migratoire précaire. Les frais exorbitants les empêchent d’avoir accès à des soins préventifs et prénataux adéquats, au dépistage de complications en temps opportun ainsi qu’à leur traitement. Ces femmes sont pourtant parmi les plus vulnérables et donc à risque de grossesses compliquées de par leur parcours migratoire et leur situation socioéconomique souvent précaire. Le fardeau financier et les conséquences négatives sur la santé des mères et des enfants pèsent lourdement sur les épaules de ces femmes et de leur famille.

Il est donc urgent que soit levée cette injustice et que la prétendue universalité de notre système de santé soit réelle. Le ministère de la Santé doit prendre ses responsabilités. Que ce soit dans une perspective de santé publique ou économique, d’un point de vue éthique ou humaniste, tout le monde devrait avoir accès à des soins de santé selon ses besoins, et jamais en fonction de sa capacité de payer ou de son statut migratoire.

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