Figures de l’identité arabe au Canada

No 70 - été 2017

Société

Figures de l’identité arabe au Canada

Propos recueillis par Amélie Nguyen

Houda Asal est titulaire d’un doctorat en histoire soutenu en 2011 à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris. Depuis, elle travaille sur le racisme, l’islamophobie et les discriminations. Dans la foulée de son numéro 67 sur le racisme au Québec, À bâbord ! a souhaité approfondir cette réflexion avec elle à l’occasion de la parution de son ouvrage Se dire arabe au Canada aux Presses de l’Université de Montréal.

À bâbord ! : Pourquoi avez-vous choisi de documenter la création de l’identité arabe au Canada à partir de son histoire migratoire durant le dernier siècle ? Cette histoire vous paraissait-elle occultée ? Quelles sont vos principales conclusions ?

Houda Asal : Ma recherche porte sur l’histoire de l’immigration en provenance du monde arabe au Canada qui, en effet, avait été peu explorée par les historien·ne·s. Or, pour étudier un groupe, il faut avant tout en délimiter les contours et le nommer. Sur une période d’un siècle, je me suis donc penchée sur ce qu’on appelle l’auto et l’hétérodénomination : comment les membres de ce groupe ont-ils été nommés et comment ont-ils eux-mêmes choisi de se nommer ?

Sur la question de l’autodénomination, qui suppose une analyse de l’identité collective, j’ai d’abord montré que pour ce groupe de migrant·e·s et ses descendant·e·s, originaires d’une même région (le Machrek principalement [1]) et parlant la même langue, le référent « arabe » est celui qui traverse toute la période étudiée (1880-1980). Je montre que, s’il est utilisé de manière constante, ses significations et ses usages varient : il est employé comme un adjectif pour qualifier la culture d’origine, comme un référent national ou encore comme un référent géographique. Je montre surtout que le référent arabe n’est pas le seul utilisé. Selon les périodes, les personnes que j’étudie s’autodésignent par le nom de leur village d’origine, par les termes « Syrien », « Syrien-Libanais », « Libanais », « Moyen-Oriental », « Canadien arabe » ou encore « arabophone d’origine ». Cette analyse menée à partir de documents d’archives variés (documents d’associations, journaux, lettres) n’est pas seulement linguistique : les expressions identitaires ont des incidences concrètes sur la façon de faire groupe et elles traduisent chez ces collectifs différents rapports au politique.

De plus, cette analyse permet de souligner les décalages entre la manière dont l’État canadien nommait et percevait ces migrant·e·s et comment eux-mêmes se définissaient. Enfin, si le référent « arabe » fait consensus jusqu’aux années 1970 dans le contexte de ma recherche, il est évident que ce ne serait plus le cas aujourd’hui, d’autres identités se superposant ou s’opposant à celui-ci (musulman, phénicien, berbère, etc.).

ÀB ! : Pouvez-vous nous expliquer votre démarche ?

H. A. : Il est extrêmement important, pour comprendre le contexte actuel, de se pencher sur l’histoire de la colonisation du Canada avec la dépossession des populations autochtones, puis sur les politiques migratoires et les discriminations qui ont visé, selon les périodes, différentes minorités. La connaissance de cette histoire permet de réfléchir aux continuités qui existent dans les imaginaires collectifs, mais aussi dans les lois et les pratiques, fondées sur une certaine hiérarchie raciale.

Dans cet ouvrage, je montre que différentes formes de discriminations ont visé les populations arabes, avec des périodes plus ou moins difficiles. À leur arrivée au Canada au tournant du 20e siècle, à l’instar de nombreux et nombreuses autres migrant·e·s, les personnes originaires du Machrek sont assignées à des catégories qui les maintiennent dans un statut d’infériorité. La distinction entre Blancs et non-Blancs façonne alors l’image de l’Autre et crée une hiérarchisation raciale qui se matérialisera par des lois d’immigration restrictives et la délimitation de catégories d’« indésirables » (unwanted). Ainsi, dès 1908, les migrant·e·s du Machrek se trouvent visés par les lois migratoires anti-asiatiques, particulièrement restrictives. L’application de ces lois s’accompagne de discours orientalistes très présents dans les documents gouvernementaux et d’une contestation qui sera menée par des organisations syriennes et libanaises réclamant qu’elles et ils soient exclus de la catégorie « asiatique ».

En ce qui concerne la question transnationale, je mets en lumière deux aspects qui ont souvent été négligés : en premier lieu, l’influence de la politique étrangère du Canada et, en second lieu, le poids du pays d’origine sur la manière dont sa diaspora est traitée. Dans le cas arabe, les impératifs d’une politique extérieure canadienne largement favorable à l’État d’Israël a rendu les mobilisations pro-palestiniennes extrêmement suspectes, des années 1940 jusqu’à aujourd’hui. À cela s’ajoute la guerre contre le terrorisme après 2001, qui a exacerbé la suspicion et la surveillance des personnes originaires du monde arabe et/ou des personnes musulmanes plus généralement (on voit comment les contours d’un groupe racisé peuvent s’élargir). L’hostilité à l’égard de ces populations fut d’autant plus grande que leurs pays d’origine ont toujours été trop faibles pour défendre leurs ressortissant·e·s (on a même vu des complicités entre régimes arabes et État canadien pour surveiller certain·e·s militant·e·s arabes).

Après avoir mis en lumière la position dans laquelle se trouvait la minorité arabe au Canada tout au long de la période étudiée, j’émets l’hypothèse qu’il existe une forme de continuité entre l’orientalisme du passé et l’islamophobie actuelle, malgré le fait que la majorité des personnes qui se disent arabes jusqu’en 1970 était de confession chrétienne.

ÀB ! : Vous placez la question palestinienne comme étant au cœur de la création d’une identité collective pour la communauté arabe, par ses affirmations de solidarité avec la lutte du peuple palestinien, mais aussi en raison des schismes et regroupements qu’elle a pu causer. Pourquoi cette question a-t-elle eu une si grande importance dans l’affirmation collective de ce groupe selon vous ?

H. A. : En m’inspirant des travaux d’Abdelmalek Sayad dans un autre contexte, je me suis appuyée sur son postulat qui veut qu’« exister, c’est exister politiquement », particulièrement dans le cas des minorités issues de l’immigration. Mon objectif était donc d’identifier l’existence politique de la minorité arabe et de mettre l’accent sur l’importance pour elle de s’organiser collectivement, de faire valoir ses intérêts, de défendre ses droits et de lutter contre la discrimination.

L’analyse de ces mobilisations politiques m’a permis de montrer comment les stratégies choisies étaient tributaires des réponses de l’État canadien, tantôt relativement bienveillantes mais orientalistes, tantôt hostiles et répressives. Un moment emblématique est justement celui où des militant-e-s ont commencé à défendre les droits du peuple palestinien, en particulier à partir de 1967 quand la question palestinienne devient centrale pour le monde arabe, mais aussi pour la communauté internationale. Autour de la Fédération canado-arabe, des mobilisations importantes se sont développées et elles sont parvenues à créer des alliances avec des mouvements de la société civile québécoise : avec certaines églises, avec le mouvement indépendantiste, mais aussi avec des syndicats (en particulier la CSN de Michel Chartrand) et avec le Centre international de solidarité ouvrière (CISO), qui se sont prononcés en faveur des droits des Palestinien·ne·s dès le début des années 1970. Ces appuis dessinent alors des solidarités nouvelles qui permettent aux organisations arabes d’augmenter leur notoriété et d’inscrire leurs combats dans des enjeux locaux, québécois et canadiens.


Manifestation pro-palestienne dans les rues de Montréal en mai 1988. Photo : André Querry.

Malgré une attention médiatique plus importante et un élargissement relatif des alliances, le contexte international dans les années 1960-1970 associe déjà les « Arabes » au « terrorisme ». Si des « voix arabes » se font entendre, réussissent à exister politiquement et acquièrent une visibilité sans précédent dans leur histoire, le rapport de force pour faire valoir leurs revendications demeure défavorable. La perception de la minorité arabe au Canada reste tributaire à la fois d’un imaginaire raciste et d’impératifs politiques coloniaux et impérialistes.

ÀB ! : Vous évoquez une amnésie collective quant aux mémoires des luttes du passé de la communauté arabe. Quelles seraient les pistes possibles pour remédier de manière plus structurelle à l’oubli et la relégation de ce groupe à un rôle passif dans l’histoire ? Quelles leçons pourrait-on tirer de l’analyse des luttes du passé menées par la diaspora arabe pour rendre les luttes solidaires avec le Machrek plus efficaces aujourd’hui ?

H. A. : S’il y a un phénomène qui ne peut se comprendre sans en retracer la genèse et l’évolution, c’est bien le racisme. Or, l’histoire du racisme au Canada demeure peu connue et plusieurs de ses concrétisations méritent d’être rappelées : la dépossession des Autochtones qui a pris de multiples formes, l’esclavage des Noir·e·s, les mouvements nativistes violents qui s’attaquaient aux Asiatiques au début du 20e siècle, les camps d’internement qui ont visé plusieurs groupes, la fermeture des frontières aux réfugié·e·s pendant la Deuxième Guerre mondiale ainsi que la répression de mouvements contestataires de personnes racisées, pour ne citer que quelques exemples…

Ainsi, il est important de rappeler que les discriminations qui ont affecté la manière dont chaque groupe s’est construit donnent également lieu à différentes formes de réactions, de résistances et de contestations selon les périodes et les communautés visées. L’histoire de la lutte contre le racisme est donc aussi importante à rappeler que l’histoire du racisme lui-même. Décrire l’action politique des minorités racisées et, dans le cas de cette étude, des militant·e·s qui se disent arabes permet de nuancer l’idée que cette population a toujours accepté son sort sans réagir. Cette représentation est renforcée par un sentiment d’autodénigrement qu’on entend s’exprimer parfois, parce que la mémoire des luttes du passé demeure relativement absente des discours du monde associatif arabe aujourd’hui, qui semble souvent ignorer sa propre histoire. En réparant cette lacune, j’espère que mon livre aidera également à combattre ce sentiment et à rendre la fierté et l’espoir aux descendant·e·s de ces résistant·e·s. Transmettre la mémoire des luttes me paraît également important pour rappeler que, hier comme aujourd’hui, se battre pour des causes liées au monde arabe est indissociable, pour cette minorité, d’une volonté de contrer des représentations médiatiques et politiques négatives et d’améliorer sa propre image en tant que communauté au Canada. La connaissance de cette histoire permettrait également de comprendre les échecs et les victoires de certaines stratégies politiques, qui peuvent être transposées à la période actuelle. Je montre par exemple comment, loin du mythe d’une faiblesse inéluctable, c’est plutôt la diversité des profils migratoires et la structuration de la « communauté arabe » qui expliquent la difficulté qu’elle a éprouvée à s’unir et à se rallier derrière une même cause. De plus, cette hétérogénéité se heurte à des formes de suspicion et de surveillance de la part des autorités canadiennes qui rendent certaines causes extrêmement coûteuses pour les militant·e·s arabes qui s’y engagent.

Si les victoires politiques sur le temps long sont toujours difficiles à mesurer, je pense que la connaissance de cette histoire et la mémoire des luttes peuvent être des outils pour relever ce défi. S’intéresser à l’histoire des différentes minorités au Canada, à la manière dont chacune a été perçue et traitée et comment elle a choisi de résister me paraît essentiel pour construire des mouvements de solidarité inclusifs et faire converger les luttes contre toutes les injustices.


[1Le Machrek est une région aux contours variables selon les sources consultées. Dans l’acception la plus restreinte, on retrouve les pays suivants : le Liban, la Syrie, la Palestine et l’Irak. NDLR.

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