Familles LGBT+ : Lutter pour la reconnaissance

Dossier : Éclater la famille

Dossier : Éclater la famille

Familles LGBT+ : Lutter pour la reconnaissance

Caroline Brodeur, Mona Greenbaum

La Coalition des familles LGBT+ est un organisme communautaire de défense des droits qui vise la reconnaissance sociale, juridique et institutionnelle des familles issues de la diversité sexuelle et de la pluralité des genres. À babord ! s’est entretenu avec Mona Greenbaum de la Coalition des familles LGBT+. Propos recueillis par Caroline Brodeur.

À bâbord ! : Commençons par le commencement. Comment la Coalition définit-elle la « famille » ?

Mona Greenbaum : Ça tombe peut-être sous le sens, mais pour nous, la famille a une définition très large. Il y a d’abord la famille choisie : les personnes significatives pour nous, celles qui sont toujours là. Il y a également la famille d’« origine », pour parler plus en termes de « constellation familiale ». Notre idée de ce qu’est une famille est multiple, créative et constamment en évolution.

Les façons de fonder une famille ont également changé. À l’époque, on pensait parfois à la coparentalité entre couple gai et couple lesbien. Aujourd’hui, il y a une multitude de possibilités, dont la pluriparentalité (familles avec plus de deux parents) et les familles amiparentales (où des ami·es mènent à terme un projet parental). Nous souhaitons que l’ensemble de ces configurations du projet parental soient représentées et légitimisées sur les plans juridique et institutionnel.

Je crois que la communauté LGBTQ+ est à l’avant-garde pour ce qui est de l’élargissement du concept de famille. Cela vient possiblement de la profondeur de la réflexion nécessaire quand vient le temps pour nous de fonder une famille. Il faut réfléchir à des choses que d’autres tiennent souvent pour acquises. Par exemple, on doit réfléchir à qui sera inclus dans notre noyau familial, puisqu’il y a souvent une tierce partie impliquée. Cela a un impact sur nos manières de concevoir et de vivre la vie familiale.

ÀB ! : Vous êtes la fondatrice de la Coalition, pourriez-vous nous résumer l’historique de l’organisme ?

M.G. : La Coalition a été fondée en 1998, pour la simple et bonne raison que ma conjointe et moi avions de la difficulté à fonder notre famille. Les blocages étaient nombreux en termes d’accès à la parentalité.

Notre première réunion a eu lieu quand mon premier enfant avait six semaines. Très tôt dans la parentalité, il est devenu évident qu’il ne serait pas facile pour ma conjointe d’être reconnue comme parent de nos enfants. Fondamentalement, il était question de notre droit d’exister : de la question centrale de la reconnaissance légale et institutionnelle de nos familles.

L’organisme s’est donc rapidement transformé en organisme de défense de droits pour l’accès à la parentalité, y compris l’accès aux soins en matière de fertilité, pour les futurs parents LGBTQ+. Au début des années 2000, il n’était pas vraiment question d’adoption, ni de gestation par autrui, et on n’avait même pas accès aux cliniques de fertilité ! Il y avait toujours la possibilité de mener des inséminations « maison », mais cela venait avec la peur constante qu’un donneur de sperme pouvait revendiquer ses droits comme « père » de l’enfant…

Nous nous sommes concentré·es sur deux types d’actions : tout d’abord, un effort de sensibilisation et de mobilisation auprès de la population pour, dans un deuxième temps, s’engager et mettre de la pression au niveau législatif. Ce travail — mené de concert avec d’autres organisations — a débouché, en 2002, sur l’adoption de la Loi instituant l’union civile et établissant les nouvelles règles de filiation, qui a permis la légalisation de l’union civile ainsi que la reconnaissance légale de deux conjoint·es de même sexe à titre de parents du même enfant.

ÀB ! : Quelles sont les luttes dont vous êtes le plus fière en 25 ans ?

M.G. : Sans aucun doute la victoire de 2002, que je viens de mentionner, qui a établi de nouvelles règles de filiation pour les parents de même sexe.

Une autre grande victoire a été celle de l’accès aux cliniques de fertilité pour les personnes LGBTQ+ par le biais d’un amendement au projet de loi qui est devenu la Loi fédérale sur la procréation assistée, en 2004. Il s’agit ici d’avoir lutté pour l’ajout d’un simple libellé qui précisait que tout le monde se doit d’avoir accès aux cliniques, et ce, sans égard à leur orientation sexuelle ou leur statut conjugal. À l’époque, les personnes LGBTQ+ se faisaient refuser en clinique de fertilité sous le prétexte qu’elles n’étaient pas mariées. Cet amendement — qui peut paraître insignifiant — a rendu possible le projet parental de nombreuses familles.

Je pense également au travail que nous avons fait devant les commissions parlementaires et les tribunaux afin de revendiquer la possibilité pour les personnes trans de modifier leurs documents officiels. Nous avons également travaillé à l’ajout de l’identité et l’expression de genre comme motif reconnu de discrimination à la Charte des droits et libertés de la personne. Nous avons été parties prenantes à de nombreux recours judiciaires, notamment en matière de frais en fertilité et de reconnaissance légale des parents non-binaires.

Nous avons travaillé à tout cela, en militant, en menant des campagnes de sensibilisation, en rédigeant des mémoires et en rencontrant des personnalités politiques, en plus de recourir aux tribunaux dans le cadre de litiges stratégiques. Nous sommes d’ailleurs en attente d’une décision de la Cour supérieure afin de faire reconnaître légalement les familles pluriparentales.

ÀB ! : Comment se traduisent vos victoires politiques et législatives sur le terrain, pour les membres de la Coalition ?

M.G. : Les avancées législatives ne suffisent pas : il faut également s’assurer que les mesures adoptées soient concrètement appliquées et accessibles dans la vie de tous les jours. Ce n’est pas parce que deux parents du même genre sont reconnus comme parents d’un enfant à partir de 2002 qu’ils n’auront aucun souci administratif dans l’exercice de leurs droits par la suite. Au contraire ! Chaque gain nécessite une mobilisation et un accompagnement en continu, un travail de soutien des personnes désirant se prévaloir de nouvelles prérogatives.

La Coalition développe aussi des ressources et des formations, qui visent les professionnel·les qui travaillent avec les familles et les jeunes LGBTQ+. Chaque année, la Coalition forme entre cinq et sept mille professionnel·les sur les réalités de notre communauté. L’éducation populaire est tout aussi cruciale que le reste dans la grande marche à l’affirmation de nos droits.

ÀB !  : On a l’impression que la Coalition, c’est aussi une communauté. À quel point la communauté, voire la société est-elle centrale pour les familles LGBTQ+ ?

M.G.  : Je crois sincèrement que ma plus grande fierté est le changement d’attitude à l’égard des familles de la communauté LGBTQ+ au fil des années. Il y a 25 ans, un sondage sur l’acceptation sociale des familles homoparentales affirmait que seulement 10 % des personnes répondantes étaient à l’aise avec le phénomène. Aujourd’hui, on parle de 85 à 90 %. Voir ce niveau de changement dans les attitudes, sur le plan de l’acceptabilité sociale, sur une si courte période, c’est absolument incroyable. Nous ne sommes pas les seul·es à y avoir travaillé, mais nous y avons certainement contribué.

Nous exerçons notre travail militant dans un contexte social qui a donc beaucoup évolué. De ce travail est née une communauté — communauté qui a permis à de nombreuses familles de vivre leur vie librement, ouvertement. Ces familles, vivant ouvertement leur réalité familiale LGBTQ+ ont, à leur tour, permis la sensibilisation de leur entourage, de leur quartier.

Cet effet boule de neige me donne l’impression d’avoir contribué à une société dans laquelle ma réalité et celles de différents membres de ma communauté est possible et acceptée. C’est ça, ma vraie fierté. 

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