J’écris pour respirer

No 86 - Décembre 2020

Kharoll-Ann Souffrant, nouvelle chroniqueuse pour « Regards féministes »

J’écris pour respirer

Kharoll-Ann Souffrant prend la barre de la chronique « Regards féministes » ! Elle se présente ici. Première chronique dans notre numéro 86.

C’est avec beaucoup d’enthousiasme que j’accepte l’offre qui m’a été faite par le comité de la revue À Bâbord ! de tenir une chronique féministe en ses lignes. Je tiens à remercier la professeure Martine Delvaux qui a tenu le fort pendant de nombreuses années. Je chausse de bien hautes pointures. Beaucoup de personnes – militantes, chercheuses, intellectuelles, et j’en passe – que je porte en haute estime ont écrit dans À Bâbord ! depuis ses débuts. C’est donc un immense honneur et privilège à mes yeux de pouvoir y écrire de manière régulière.

J’écris d’aussi longtemps que je me souvienne. Je n’ai eu jamais le syndrome de la page blanche.

Il y a quelques semaines, mon père m’a rappelé qu’à l’âge de trois ans, j’ai calqué toute seule avec un crayon les lettres du titre du Journal de Montréal avec lequel je jouais à son grand étonnement. Je suis entrée à la maternelle en sachant déjà lire. Ma mère m’a rappelé il y a quelques années que ma professeure de première année, devant le constat que j’étais en train de m’ennuyer, avait suggéré que je lise des livres à ma classe, ce que j’avais accepté de faire. J’ai aussi comme vague souvenir que des mots étaient affichés aux murs de la classe pour que les élèves puissent apprendre à les lire. De nombreux élèves venaient vers moi en cachette pour « tricher », car je leur soufflais les réponses aux oreilles.

Mon amour des mots remonte donc à très loin. Ultimement, je crois humblement que ça signifie que ma place sur cette Terre est d’insuffler de l’espoir et de rassembler des gens de divers horizons autour des mots, du témoignage et de la prise de la parole. C’est une réalisation que j’ai fait tout récemment alors que je rédige actuellement mon premier essai qui paraîtra l’an prochain. Écrire est pour moi un terrain de jeu où je définis les règles. Un espace que je me suis créé là où comme femme noire, je ne suis pas susceptible de me faire couper la parole, interrompre, diminuer, mépriser, ridiculiser, ignorer, invisibiliser, traiter avec paternalisme avant même d’avoir pu aller au bout du souffle de mon raisonnement. Par écrit, je n’ai pas besoin de hausser le ton pour avoir le droit d’être et d’exister. Il m’est souvent arrivé que les personnes qui me disent spontanément que je suis très douée soient les mêmes à me traiter avec paternalisme et à rejeter en bloc ce que j’affirme lorsqu’il s’agit d’un point de vue dissident de la majorité ou du leur. Ainsi, écrire est un carré de sable où l’on peut aller au fond des choses et en faire éclater les contours à sa guise. C’est immensément rare de nos jours, au rythme effréné de nos vies, de pouvoir aller en profondeur. Pour certains, mon rythme est étourdissant. Or, il s’agit de mon rythme normal, voire habituel depuis ma tendre enfance. Je réponds à ceux qui s’en inquiètent que je ne respire pas pour écrire, j’écris pour pouvoir respirer. J’ai besoin de déposer ce qui me taraude sur papier pour pouvoir mieux m’en libérer et y revenir plus tard. C’est pour mieux canaliser mon énergie et les pensées qui défilent à toute allure dans ma tête que je me dois d’écrire.

Écrire est un art que je perfectionne tous les jours, car je ne le maîtrise pas encore tout à fait. Je dois encore trouver la façon de « placer » ma voix, à la manière d’un chanteur ou d’une chanteuse populaire. Ceci étant dit, je perfectionne cet art avec une grande satisfaction dans le fait de produire des choses complexes, d’aller là où personne ne se risque à aller avec le plus de bienveillance, de justesse, d’exactitude et de droiture possible. Chaque personne a une force à exploiter sur cette Terre, et je crois que c’est l’une de mes forces que je me dois de continuer à cultiver et à enrichir.

Je ne garantis pas que je ne ferai jamais d’erreurs. Je suis encore une novice sur plusieurs aspects et je serai toujours en apprentissage jusqu’à la fin de mes jours. Sachez toutefois que mes erreurs, si elles surviennent, seront toujours faites de bonne foi. Ceci étant dit, si erreur fondamentale il y a, je vous invite à m’en faire part et je tendrai l’oreille afin de rectifier le tir. Il en va de la rigueur intellectuelle et du respect pour la responsabilité qui m’est accordé d’écrire en ces pages. C’est aussi important pour moi de m’améliorer au plan strictement personnel du terme. Il y a de ces personnes qui prennent la parole publiquement qui deviennent des intouchables complètement inaccessibles à qui l’on ne peut rien reprocher. Bien que je juge crucial de ne jamais courber l’échine sur mes idéaux et mes valeurs les plus fondamentales, il est capital que toute personne qui occupe un certain rôle de leadership dans l’espace public doive être en mesure de prendre la critique et de l’accueillir, même si elle peut être difficile à entendre. C’est ainsi que la prise de la parole se collectivise plutôt qu’être détenue entre les mains de quelques individus protégés par une chasse gardée. J’invite aussi les lecteurs, peu importe leur âge, à me suggérer des sujets ou des angles à aborder qu’ils jugent importants à traiter, particulièrement si ceux-ci sont dans l’angle mort des médias traditionnels. Je ne manque jamais de thématiques à traiter, mais sait-on jamais.

En ces lignes, je compte aborder tout ce qui m’inspire sans me limiter – que ce soit l’actualité, le quotidien ou ma propre vie. On reconnaîtra bien évidemment l’angle féministe et afroféministe qui me caractérise en tant que femme noire, travailleuse sociale, étudiante chercheuse et militante impliquée dans différents milieux communautaires, ainsi que dans le réseau de la santé et des services sociaux depuis le début de mon adolescence.

En guise de conclusion, je vous invite également à vous abonner à la revue. À Bâbord ! est une revue politique et de justice sociale comme il s’en fait rarement dans le paysage médiatique et culturel québécois. Si vous avez envie d’être surpris, remis en question et de penser la société à la fois avec des regards individuels et collectifs, vous serez servis.

Le numéro 86 de la revue sera disponible en kiosques le 11 décembre. Lancement en ligne samedi le 12 décembre !

Thèmes de recherche Féminisme, Littérature
Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème