Dossier : Quand l’art se mêle (...)

Dossier : Quand l’art se mêle de politique

Le chemin de la révolte. Entretien avec Dominic Champagne

Dominic Champagne est un auteur et metteur en scène au parcours théâtral tumultueux, allant de l’underground, avec Cabaret Neiges Noires, jusqu’au Cirque du Soleil à Las Vegas. Il est aussi l’un des artistes québécois dont les engagements sont les plus visibles et les plus percutants, principalement ceux en faveur de la protection de l’environnement. Il nous explique les liens qu’il entretient entre son travail d’artiste et ses interventions militantes. Propos recueillis par Claude Vaillancourt.

À bâbord !  : Où ferais-tu commencer ton parcours d’artiste militant ?

Dominic Champagne : Comme tout le monde de ma génération, j’ai toujours eu des sensibilités écologistes. Je suis de la génération du compost et de la récupération, et des premiers signes concrets du réchauffement. Mais tout a vraiment commencé comme militant quand les compagnies gazières ont débarqué près de ma maison de campagne en 2010. Ça a été comme une épiphanie ! Je vis dans un endroit où il fait bon vivre, où je cultive mon potager, où j’ai planté des milliers d’arbres, pour redonner un souffle nouveau à une terre en friche. Et un jour, les gazières arrivent avec leur projet de développement qui promet la prospérité à nos villages en deuil de leur jeunesse. Mon beau-père, un saint homme et ingénieur minier, m’avise qu’il vaudrait mieux les surveiller de près, sachant que « ça peut être salaud ». D’un côté, la promesse de la richesse, de l’autre un risque évident, mais pas toujours avoué par l’industrie, de dégradation de notre milieu de vie : l’eau qu’on boit, l’air qu’on respire, la terre dont on se nourrit.

À l’époque, je travaillais à un spectacle : Tout ça m’assassine, qui racontait l’histoire de deux hommes errants se remémorant la quête du pays impossible à la veille des funérailles de René Lévesque et qui réalisent la dépossession de leur rêve d’un pays dont ils seront maîtres. Face au débarquement des gazières, je me suis dit que la dépossession, je l’avais en pleine face, et mon spectacle ne suffirait pas à assouvir mon indignation face aux mercenaires prêts à tout sacrifier sur l’autel du sacro-saint développement économique. Et je suis entré dans la résistance ! Stéphane Hessel a écrit : « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer.  »

ÀB ! : Qu’as-tu retenu surtout de cette lutte ?

D. C. : J’ai d’abord rencontré l’arrogance des puissants et le grand sentiment d’impuissance de mon peuple. La fragilité de la démocratie, prisonnière de la ritournelle du confort et de l’indifférence… Des gens qui ne voulaient pas se mêler de rien, qui ne savaient pas écrire leur nom, au moment où je tentais de faire signer une pétition pour protéger notre eau, devant l’épicerie du village. Ça a été un vrai choc ! J’ai découvert aussi le courage extraordinaire de citoyen·ne·s de tous les horizons, déterminé·e·s à se tenir debout. Et le pouvoir que peuvent avoir les artistes pour donner une voix à celles et ceux qui n’en ont pas pour toucher l’opinion publique. Pour pouvoir rallier, il fallait être convaincant et bien documenté sur le sujet. Je suis entré à l’université du gaz de schiste ! Le travail d’artiste est un travail très grisant, mais parfois bien égocentrique. J’ai découvert dans ce combat beaucoup de bonheur, à me brancher avec des êtres humains qui ne sont pas de mon milieu naturel, des producteurs de lait, maraîchers, pépiniéristes, plombiers, chômeurs, profs, retraité·e·s. J’ai été très inspiré humainement par cette aventure et j’y ai développé de solides liens d’amitié. On a vécu des émotions très fortes à rameuter les citoyen·ne·s, à informer, à en imposer aux politiques, et à finalement réussir à stopper une industrie toute puissante. Par la suite, j’ai aussi vu à quel point c’est dur d’être militant.

ÀB ! : Si on remonte un peu plus loin, comment s’est passé ton retour au Québec, après avoir fait Love, ton spectacle sur les Beatles, dans le monde très particulier de Las Vegas ? Comment as-tu réconcilié cet épisode avec le reste de ta vie ?

D. C. : Las Vegas est une ville où je me suis vraiment éclaté comme artiste. J’avais des moyens incroyables, c’était grisant de collaborer avec les Beatles et le Cirque de Soleil et le spectacle Love m’a offert un immense espace de liberté, comme créateur. En même temps, j’avais l’impression d’être l’amuseur sur la place publique au milieu de Babylone : Las Vegas est une catastrophe écologique sans nom ! Et je me suis retrouvé en pleine contradiction avec mes valeurs.

Quand je suis revenu, pour me réconcilier avec cet étrange sentiment, j’ai passé un été à planter des arbres. Puis à l’automne, je me suis fait opérer à la mâchoire et j’ai failli mourir sur la table d’opération. Ça a été sans doute un moment déterminant pour moi. Love aurait pu être mon dernier spectacle, et mes enfants orphelins. Je me suis alors demandé : « Qu’est-ce que je fais de ma vie ? » Je vivais un grand questionnement existentiel. Et quand on m’a annoncé que j’étais nommé la personnalité de l’année, au gala de l’Excellence de La Presse, je n’ai pas boudé mon plaisir, j’étais devenu une sorte de fierté nationale, parce que j’ai travaillé avec Yoko Ono, Ringo Starr et Paul McCartney ! Et je me souviens, nous étions à la mi-janvier et il pleuvait. Et le trophée qu’on m’a donné représentait… un chêne ! Alors je me suis dit que celui qu’on venait de récompenser, en vérité, ce n’était pas le metteur en scène, mais le planteur d’arbres…

ÀB ! : Quel lien y a-t-il entre ton métier de metteur en scène et ton engagement politique ?

D. C. : Dans mon métier, on part souvent de rien, à partir d’une intuition, d’un début de rêve, et on finit par en faire un spectacle. Rêver, c’est le cœur même de mon travail. Après le rêve, il y a la fabrication du rêve, du spectacle, avec les artistes qui vivent pour charmer, pour que la beauté arrive, pour que le charme opère et que les gens applaudissent. Les artistes travaillent à incarner le rêve, qui est une forme de révolte, de revanche sur le réel. Cela s’incarne dans le corps, dans la voix, dans les émotions des comédiens et des comédiennes. Aussi futile et éphémère que soit un spectacle de théâtre, qui disparaît lorsqu’il est terminé, il y a une grande magie qui opère, une beauté qui se nourrit de l’illusion théâtrale. Le rêve a ce réel pouvoir, je le vois à tous les jours dans mon métier. Le projet politique, pour moi, reproduit la même logique. Il y a d’abord un espace pour le rêve, au nom de certains principes qu’on veut défendre ou de réalités qui nous révoltent. Puis un engagement qui suit, qui doit transformer ce rêve et cette révolte en réalité. Je deviens alors, en quelque sorte, le metteur en scène des causes que je défends.

ÀB ! : Comment pourrais-tu te situer en tant qu’artiste, par rapport à tes débuts ?

D. C. : Je suis un privilégié. Je suis un gars de théâtre qui a réussi à très bien vivre de son métier. Et depuis quelques années, je me retrouve face à de grandes contradictions, une situation que j’ai pu un peu partagée avec mon ami Yvon Deschamps – un pauvre de Saint-Henri qui a eu du succès, ce qui lui a permis de s’enrichir, et qui s’est fait un devoir de redonner, de partager. Un jour, je lui ai demandé ce que c’était que d’être un artiste engagé. Il m’a répondu : « Moi, quand les gens me demandaient de venir donner un coup de main, je disais oui. » Cette façon toute simple de voir les choses m’a donné une grande leçon et m’a inspiré. Deschamps a défendu les pauvres, les affamés avec OXFAM, les prisonniers politiques, les femmes, le Chaînon, le CHUM, un centre communautaire dans le Centre-Sud. Toute sa vie, il a contribué. Moi, j’ai fait Cabaret Neiges Noires, et peu de temps après, je me retrouve au Cirque du Soleil. Pour certains, je suis devenu un traître parce que j’ai eu du succès et que j’ai fait de l’argent. Et je m’en confesse, le système capitaliste m’a fait très bien vivre, individuellement, et m’a permis de faire un gros trip de consommation. Mais j’ai constaté que ça n’avait pas de sens, que ce mode de vie, qui a peut-être très bien fonctionné pendant des siècles, n’est pas un succès. Que ce n’est pas ça, l’art de vivre. Je vis avec une femme beaucoup plus affranchie que moi de ce système et qui m’a aidé. Et comme j’ai les moyens de contester ce système de l’intérieur, je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose. Mon métier, c’est de monter des spectacles. Mais j’en suis arrivé à un point où, témoin de la dégradation du monde, ça me semble insignifiant de continuer à faire tourner des ballons sur mon nez pendant que la vie sur terre s’effondre.

Comme artiste, j’ai toujours créé dans le désordre. J’adore le désordre, alors je cherche le trouble ! Je finis par trouver le chemin de la beauté en me tenant debout au milieu de ce désordre. Les gens qui travaillent avec moi le confirmeront, parfois, je suis épeurant dans ma façon d’avancer. La preuve, ces jours-ci : je lance le Pacte pour la transition, et j’ai l’impression qu’on a accouché d’une bombe, qui a accouché d’une tempête ! Je me sens prêt à affronter cette tempête-là ! La situation est trop urgente, trop critique, trop criante pour qu’on se laisse aller.

ÀB ! : Justement, ce Pacte a été ton dernier coup d’éclat, signé d’abord par 200 artistes et scientifiques, puis par plus de 250 000 citoyen·ne·s. Comment as-tu conçu cette action ?

D. C. : Le Pacte n’était pas planifié à l’avance. L’idée m’est apparue deux semaines après l’élection, alors que notre démocratie venait de porter au pouvoir un parti sans aucune volonté manifeste de s’attaquer à la question politique la plus importante, avec celle du partage de la richesse : la lutte au réchauffement climatique. Je sortais d’une année sabbatique, à me demander : qu’est-ce que je fais de ma vie maintenant ? Et par un soir où je me suis livré à une sorte de confession, seul sur la scène du Théâtre d’Aujourd’hui, à partager mes doutes et mon besoin de rêver, j’ai lancé l’idée d’un contrat social. Quelque chose qui nous permettrait de reprendre confiance en nous même, en notre capacité à infléchir le cours des choses, pour la suite de notre monde.

Avec ce pacte, j’ai voulu assembler une communauté de citoyen·ne·s de tous les horizons pour influencer ceux qui nous gouvernent. Il me semble plus important que jamais de rassembler pour relayer l’urgent cri d’alarme des scientifiques, qui en appellent à un changement « radical » de nos modes de vie. Nous sommes aujourd’hui plus d’un quart de million à avoir pris l’engagement individuel de réduire notre empreinte écologique. Et je crois que l’expression de cette volonté populaire légitime les exigences qu’on est en droit de poser à ceux qui nous gouvernent. On est à la croisée des chemins et il est urgent d’agir. Alors on doit se demander collectivement si nos décisions politiques vont dans le sens de la dégradation de la vie ou dans le sens de la vie. J’ai choisi mon camp. Et je vais militer de tout mon cœur pour que chaque décision politique passe par la rencontre de cette exigence posée par la lutte au réchauffement climatique. Je crois que nous vivons un moment historique, une opportunité pour nous rallier autour d’une cause fondamentale.

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