Luttes pour l’accès au savoir

De sérieuses conséquences
On peut se faire une idée de l’ampleur des coûts d’accès aux publications scientifiques quand même des universités comme Harvard admettent qu’elles doivent maintenant limiter le nombre de leurs abonnements. Les effets d’une telle situation peuvent être graves quand elles mènent à des erreurs dans l’élaboration de politiques de santé publique. Un exemple célèbre a été rapporté en 2006 dans un éditorial de PLOS medicine, une revue scientifique en libre accès  [1] : les coûts d’accès aux publications médicales étant trop élevés, les responsables d’un programme de prévention de la transmission périnatale du VIH de l’Afrique australe recouraient aux résumés d’articles scientifiques, accessibles gratuitement, comme principale source d’information. Or, en se basant sur un de ces résumés, ils ont apporté des modifications à leur programme qui l’ont rendu moins efficace. La lecture complète de l’article leur aurait permis de juger que la méthodologie de l’étude en question faisait en sorte que ses résultats n’étaient pas applicables à leur situation.

No 64 - avril / mai 2016

Luttes pour l’accès au savoir

Yannick Delbecque

Depuis quelques années, le « partage illégal » de livres et d’articles savants prend de l’ampleur dans le monde universitaire. Les initiatives se multiplient pour contrer et dénoncer les tarifs toujours plus prohibitifs demandés par les éditeurs des publications scientifiques. Contre le cloisonnement du savoir, des voix s’élèvent.

Le site web Sci-Hub.io est le centre actuel de cette contestation. Il a été créé en 2011 par Alexandra Elbakyan, une chercheuse russe en neurologie n’en pouvant plus de ne pas avoir les moyens d’accéder aux articles nécessaires à ses recherches. Le site rend disponibles plus de 46 millions d’articles scientifiques accumulés en contournant les dispositifs visant à limiter l’accès à des abonné·e·s, souvent grâce à l’aide anonyme de chercheurs·euses fournissant des codes d’accès. Le site connexe Library Genesis Project sert d’archives pour ces articles, monographies et autres documents scientifiques libérés.

Ces initiatives ne sont pas sans conséquence. Le titan de l’édition scientifique Elsevier a récemment obtenu une injonction visant à faire fermer Sci-Hub. Même si Elbakyan habite la Russie, où elle se trouve probablement à l’abri des jugements américains, elle dénonce l’injonction en invoquant l’article 27 de la Déclaration des droits de l’Homme, qui garantit à « toute personne de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de participer au progrès scientifique et de profiter des bienfaits qui en résultent  ». Elbakyan considère donc que ce sont les éditeurs qui exercent une activité illégale, car les restrictions d’accès aux articles servent principalement à augmenter leurs profits, alors que l’écriture des articles et le travail éditorial sont pratiquement toujours effectués par des chercheurs·euses payés par leurs institutions respectives pour le faire, et non par les éditeurs eux-mêmes.

Certains d’entre eux vont d’ailleurs jusqu’à exploiter la pression poussant les chercheurs·euses à publier leurs résultats, l’expression « publier ou périr » (publish or perish) étant appliquée de plus en plus impitoyablement. Une telle pression permet à des éditeurs peu scrupuleux d’oser demander un paiement de la part des chercheurs·euses pour la publication de leurs articles. De plus, la concentration de la publication scientifique chez quelques éditeurs nuit aussi à la diversité des idées : les grands éditeurs achètent les petits, pour finalement leur faire fermer boutique. Des journaux très connus dans certaines disciplines sont ainsi forcés de disparaître, malgré les protestations des chercheurs·euses.

Un mouvement qui prend de l’ampleur

Le lancement de Sci-Hub est l’un des derniers ajouts à la liste de plus en plus longue d’actions visant à transformer le monde de la publication universitaire. Lui aussi motivé par l’accès au patrimoine scientifique, l’activiste Aaron Swartz a entrepris il y a quelques années de libérer des articles scientifiques du domaine public mais difficilement accessibles. Ces articles sont maintenant numérisés par les éditeurs, qui en profitent pour générer de nouveaux revenus en y limitant l’accès. Swartz s’est retrouvé pour cette action sous le coup d’une enquête à la limite de l’intimidation judiciaire, ce qui pourrait expliquer au moins en partie son suicide en janvier 2013.

Plus de 15 000 scientifiques ont signé la déclaration « The Cost of Knowledge » où ils et elles s’engagent à ne plus participer à des comités de révision pour Elsevier, notamment parce que l’éditeur soutient des projets de traités internationaux qui augmenteraient son emprise sur la publication scientifique. Un nombre grandissant de chercheurs·euses font le choix de publier dans des journaux en libre accès, comme ceux du projet Public Library of Science lancé en 2001, ou rendent accessibles une version de leurs articles sur leur site personnel ou dans des dépôts collectifs comme arXiv. Depuis 2006, des agences de recherches font le choix de soutenir le libre accès de leurs résultats et exigent que les travaux financés par leurs fonds soient rendus accessibles au public. Même l’UNESCO s’est dotée d’une politique de ce type en 2013.

Malgré ces progrès significatifs, la majorité des articles scientifiques publiés aujourd’hui demeurent verrouillés dans un système d’accès payant. Des sites comme Sci-Hub restent donc une forme de désobéissance civile pertinente pour lutter contre un lobby puissant.


[1Aussi disponible en ligne dans le Bulletin of the World Health Organization : <http://www.who.int/bulletin/volumes...> .

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