Convergence, quelle convergence ?

No 64 - avril / mai 2016

Débat politique

Convergence, quelle convergence ?

La convergence entre partis souverainistes, on en parle beaucoup ces jours-ci. Dans le rang des solidaires, le débat est en cours, mais l’idée rencontre de la résistance. On se demande : est-elle possible avec le PQ ?

En novembre 2012, Paul Cliche répondait oui à la question mais à condition de « mettre en œuvre des moyens novateurs et audacieux [1] ». Pierre Dostie, jadis porte-parole de l’UFP et pilier de Québec solidaire, candidat dans Chicoutimi aux élections partielles du 11 avril 2016, disait en campagne « que son élection le placerait en bonne position pour favoriser la convergence des partis indépendantistes ». Il veut faire du projet d’assemblée constituante de QS la base d’« unité autour du projet d’indépendance ». Pierre Mouterde, animateur de Presse-toi à gauche, invite à la prudence [2], mais considère erroné de refuser a priori l’unité d’action avec le PQ tout autant que d’accep­ter une alliance de facto avec le PQ dans la seule perspective électorale de 2018. Mais à l’intérieur comme à l’extérieur de nos rangs, ceux qui y sont favo­rables  [3] assujettissent une éventuelle convergence à de multiples conditions, de sorte qu’une entente politique paraît loin d’être envisageable.

Les rassemblements citoyens dédiés à l’indépendance pressent le pas et les OUI offrent un lieu d’animation pour le dialogue. Moi, je vous propose de diverger un peu de la convergence des partis pour parler de la convergence des forces sociales. Car la deuxième semble la plus impor­tante condition de faisa­bilité de la première. Elle pourrait bien être le seul gage de réussite de l’indépendance.

L’indépendance par et pour le « grand nombre »

Tous les souverainistes en conviendront, il faut presser le pas en direction de l’indépendance du Québec, sans quoi le déclin est inéluctable. Déclin de l’option de la souveraineté, qui perd en faveur dans le cœur des gens, tout autant que déclin du Québec dans son ensemble. Le français, la culture, les acquis sociaux, le développement des régions et même le contrôle démo­cratique de nos institutions – toutes ces conquêtes de décennies de luttes d’émancipation politique et sociale du Québec sont mises à mal avec plus de force que jamais. Les gouvernements libéraux le font avec d’autant plus d’agressivité que leur opposition péquiste a généralement consenti et même appliqué depuis Bouchard les dogmes néolibéraux d’équilibre budgétaire, d’austérité et de diminution des services publics.

Québec solidaire a toujours soutenu que la lutte pour le progrès social et la lutte pour l’indépendance nationale doivent être intimement liées. Nous n’avons cessé de dire que pour gagner la bataille de l’indépendance, il faut « convaincre de nouvelles personnes de joindre les forces souverainistes, il faudra repen­ser l’indépendance dans le cadre d’un projet de société qui mènera à l’amé­lioration des conditions de vie du plus grand nombre  [4] ». Selon cette logique, il faut penser au « grand nombre », car au moment décisif où il faudra apposer son choix sur le bulletin de vote, c’est lui qui aura le dernier mot. Lier la lutte sociale à la lutte pour l’indépendance relève non seulement d’un principe de justice, mais constitue une stratégie politique pour gagner la bataille de l’indépendance, qu’il s’agisse d’élection ou de référendum, avec ou sans Constituante. Toutes ces batail­les ne peuvent se gagner que par « le grand nombre ».

C’est cette analyse qui nous a portés à critiquer le virage à droite du PQ, qui se présentait comme le sacrifice de l’objectif social dans le but de réunir « les conditions gagnantes » de la souveraineté. Or, un examen attentif démon­tre qu’en dépit de ce glissement, la souveraineté n’est pas devenue l’enjeu prioritaire du PQ.

Denis Monière affirme que les partis souverainistes ne mettent plus cet enjeu de l’avant depuis fort longtemps. Il fait remonter l’origine de cette « anomalie » à 1974, lorsque le PQ a adopté « la procédure référendaire et la logique du bon gouvernement [5] ». Le PQ, tout en captant la puissante énergie politique des mouvements populaires de l’époque, avait dans la même foulée dilué sa portée socialement transformatrice. Le PQ voulait éviter d’être trop associé à la gauche, incarnée par les défunts RIN ou FLQ.

Comment le PQ devait-il alors continuer à prospérer politiquement tout en atténuant l’élan politique du mouvement social ? Le choix du PQ fut d’éviter aussi d’axer ses campagnes sur l’indépendance du Québec, dans l’espoir d’élargir sa base électorale et de remporter le pouvoir. Peu à peu, c’est devenu sa règle.

Même les exceptions tendent à confirmer cette règle. Jacques Parizeau a centré sa campagne électorale de 1994 sur la tenue d’un référendum. Mais en 1994, le PQ ne se démarquait pas beaucoup du PLQ et avait embrassé les grandes orientations du néolibéralisme en vogue au sein de la classe poli­tique. Résultat de ce positionnement à droite : le PQ ne l’a remporté que de justesse, bien que le mouvement souverainiste fût à son apogée – en raison des échecs successifs des accords du Lac Meech et de Charlottetown – et alors même que le vote libéral était divisé par Mario Dumont. Une autre exception fut le poing brandi de Pierre Karl Péladeau en 2014. Ce fut le geste électoral de portée symbolique le plus clair du PQ en faveur de l’indé­pendance depuis 1994 mais il a contribué pour une part à sa défaite.

Ainsi envisagée, l’indépendance coûte cher en matière électorale. Tant et si bien que des souverainistes en viennent régulièrement à prôner la « mise en veilleuse » de l’option. Souvent par pur appétit du pouvoir. Parfois, comme Camil Bouchard, dans le noble dessein d’offrir une « contrepartie progressiste » à l’austérité !

Mais l’objectif de l’indépendance est-il en soi la cause du déclin électoral du PQ ? Comment pourrait-il en être ainsi, si le PQ n’en fait que rarement une priorité électorale ? Tout cela recèle peut-être une autre interprétation. Il se pourrait tout aussi bien que ce soit la faiblesse de ses propositions socia­les qui affaiblit le PQ et porte sans cesse atteinte au projet d’indépendance.

Voilà une autre perspective qui confirmerait encore davantage la logique de l’interdépendance des deux luttes. Mais si tel est le cas, il faudrait alors reconnaître que la timidité des forces souverainistes à mettre en valeur leur option pourrait à son tour avoir joué un rôle déterminant dans les reculs soci­aux encais­sés depuis deux décennies. L’histoire tend à le prouver aussi.

Entre 1950 et le milieu des années 1970, la société québécoise était en pleine ébullition sociale. Les mouvements ouvriers et populaires, dont les luttes ont rendu possibles les immenses progrès sociaux de la révolution tranquille, étaient fortement teintés de revendications nationalistes. La dynamique issue de cette forte imbri­cation organique des luttes sociale et nationale a produit des effets politiques déter­minants pour l’avenir du Québec. Elle explique la scission au sein du Parti libéral qui a conduit à la fondation du PQ. Elle a même poussé le chef de l’Union nationale à réclamer « l’égalité ou l’indépendance ! »

On n’a pas gagné l’indépendance, mais on a conquis de plus en plus d’égalité sous cette poussée combinée des forces sociale et nationaliste. Au cours de ces décennies, l’élite fédéraliste et la classe économique dominante ont dû, pour contenir ce mouvement d’émancipation politique à fort contenu progressiste, faire des concessions socia­les et politiques considérables. Cela contraste avec tous les reculs subis depuis que les forces souverainistes dominantes sont devenues timides sur l’indépendance et faibles en revendications sociales.

Converger autrement

J’en conclus que la tâche la plus urgente du mouvement indépendantiste, y compris les partis politiques qui s’en revendiquent, est de faire converger les luttes de portée sociale avec la lutte pour l’indépendance nationale. Une entente entre les partis indé­pendantistes pourrait être arrachée au prix d’intenses efforts et de froides concessions. Mais sans un programme qui mobilise le « grand nombre », cette « convergence » ne garantit même pas la victoire électorale ! Nous venons de décrire comment les forces souverainistes qui ont cessé de mettre en valeur et d’articuler de manière cohérente un projet de société progressiste avec le projet d’indépendance nationale ont connu un déclin électoral qui va en s’aggravant. Avec comme résultat un recul simultané des acquis sociaux et de l’appétit pour l’indépendance. Il faut renverser la vapeur. Les forces sociales ont besoin de nouvelles conquêtes. Le mouvement souverainiste a besoin de victoires. Comment faire converger ces deux exigences ?

En août dernier, à l’occasion d’une présentation lors d’un panel organisé par l’Université d’été des Nouveaux Cahiers du socialisme [6], je me suis demandé quels pourraient être les « moyens novateurs » que Paul Cliche impose comme conditions à la convergence. En réponse, j’ai formulé une proposition de « moyen » qui semble avoir retenu l’attention. Ce moyen politique est destiné à faire converger les luttes sociales en cours avec une lutte électorale susceptible d’occasionner un gain pour les forces souverainistes. La proposition est décrite de manière plus élaborée sur le site de Presse-toi à gauche !, que je convie le lecteur à consulter.

Si on doit la résumer ici, on pourrait la qualifier de « primaire sociale ». Une combinaison ad hoc d’acteurs du mouvement social – assez volontaristes sur le plan politique pour se positionner en faveur de la souveraineté – regroupe ses forces et se mobilise ponctuellement à l’occa­sion d’une élection partielle dans un comté détenu par le gouvernement dans le but de déloger le candidat du PLQ. Ce regroupement ad hoc des forces sociales – groupes populaires ou syndicats, organisations locales ou regroupements nationaux, associations citoyennes mobilisées autour de luttes spécifiques en région ou à l’échelle du Québec – organise une « primaire sociale » entre les partis souverainistes (PQ, QS, ON) en vue de choisir une candidature commune. Les forces progressistes établissent une plateforme qui fait converger de manière convaincante les revendications sociales avec le projet d’indépendance. Le ou la candidate qui en émerge porte la plateforme définie par la « primaire sociale » et conserve la couleur de son parti. Les deux autres formations s’engagent à lui céder la place et à mobiliser pour déloger le Parti libéral sortant. Les forces sociales auront défait le parti de l’austérité. Le camp souverainiste aura conquis un comté imprenable dans le territoire imaginaire de la droite fédéraliste. La convergence des forces sociales aura rendu possible une véri­table avancée pour le mouvement souverainiste, renouant avec les éléments qui dans le passé ont permis des conquêtes sociales et politiques au peuple québécois.


[1Paul Cliche, « La convergence entre les partis souverainistes est-elle possible ? » Alternatives, 29 novem­bre 2012.

[2Pierre Mouterde, « Aller de l’avant de manière positive et entreprenante », Presse-toi à gauche, 16 février 2016.

[3Francis Boucher, « Osons une large coalition progressiste et souverainiste », Le Devoir, 15 août 2015 ; Denis Monière, « La convergence, pour quoi faire ? », Le Devoir, 17 février 2016 ; Josée Legault, « Le mariage de raison », Journal de Montréal, 10 février 2016.

[4« Pierre Dostie, candidat Québec solidaire, invite les autres formations politiques souverainistes à dévoi­ler leur stratégie d’accession à l’indépendance », communiqué du 23 mars 2016

[5Denis Monière, « Nationalisme et indépendantisme : de la convergence à la contradiction », L’Action nationale, juin 2013.

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