Comment exister encore ? Capital, technologie et domination

No 64 - avril / mai 2016

Louis Marion

Comment exister encore ? Capital, technologie et domination

Comment exister encore ? Capital, technologie et domination, Louis Marion, Montréal, Écosociété, 2015, 163 p.

Avec Comment exister encore ? Louis Marion propose un vaste tour d’horizon des conditions – et obstacles – à l’émancipation d’une société malade de sa croissance.

Non seulement Marion s’en prend-il à la logique autonome et infinie de la valeur propre au capitalisme et à l’aliénation du travail, il s’attarde en outre aux mécanismes idéologiques qui assurent la postérité et la reproduction d’une telle structure sociale. Marion s’intéresse ainsi au libéralisme tel qu’il est mobilisé aujourd’hui pour « naturaliser l’idéologie du laissez-faire  » ou encore aux mésusages du langage instrumentalisés à des fins politiques puisque c’est à coup d’oxymores et d’euphémismes qu’une domination abstraite comme celle de la valeur revêt son aura de respectabilité en promouvant, par exemple l’idée d’un développement durable. Paradoxe manifeste dès lors qu’on saisit la logique infinie que la valeur cherche à imposer à un monde bel et bien fini, celui des vivants.

C’est ici que pointe à l’horizon l’alternative politique dont Marion se fait le héraut, la décroissance. À l’expansion continue de la sphère économique – ou chrématistique comme dirait Marion – sur les autres sphères du vivant, il faut opposer une « décrois­sance de l’économie elle-même  ». Bien qu’elle soit nourrie de multiples tendances, elle prend chez Marion un caractère résolument anticapitaliste du fait de l’incompatibilité entre la logique croissantiste inhérente au capital et la perspective décroissantiste : « La décroissance […] n’est pas compatible avec le capitalisme et le capi­talisme n’est pas compatible avec la décroissance. »

Du fait de cette posture critique et de la question centrale de l’ouvrage : « À quelle condition l’émancipation écosociale est-elle possible ?  », il est d’ailleurs légitime de se demander ce qui distingue la décroissance d’autres approches qu’on pourrait qualifier largement d’« écosocialistes ». Si cette distinction n’est pas beaucoup approfondie par Marion, l’une des forces du livre n’en est pas moins de faire se rencontrer certaines traditions critiques, que ce soit celle de la décroissance ou celle de Moishe Postone et la Wertkritik, de Günther Anders très présent et dont la critique de la technologie reprise par Marion occupe une place centrale dans l’ouvrage, ou encore l’approche heideggérienne de Jean Vioulac. Un tel esprit de synthèse est fort louable puisque de nombreuses solitudes subsistent encore aujourd’hui entre les divers milieux écologistes, décroissantistes et anti­capitalistes. Trop souvent, semble-t-il, la critique demeure unilatérale, centrée uniquement sur la dimen­sion politique, économique ou écologique du problème. Louis Marion tente justement de montrer comment ces multiples dimensions sont co-constitutives d’une forme abstraite de domination qu’il s’agit de penser sous ses multiples faces.

Alors que Marx invitait jadis les philosophes non pas à interpréter, mais à transformer le monde, il s’agit ici, pour Marion, de rappeler, comme l’écrivait Anders, qu’« [a]ujourd’hui, il ne suffit plus de transformer le monde ; avant tout, il faut le préserver ». Si une telle préservation du monde appelle certes à une transformation de notre activité humaine, encore faut-il comprendre d’abord les mécanismes de domination qui commandent un tel agir (auto)destructeur. En posant la question Comment exister encore ?, Louis Marion cherche en quelque sorte à nous faire prendre conscience de l’urgence de penser et de comprendre pour et avant d’agir.

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