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Front commun 2015

Résultats décevants, changements nécessaires

Philippe Boudreau

Plus de 500 000 employé·e·s de la fonction publique étaient en négociations avec le gouvernement en 2015 pour le renouvellement de leur convention collective. La mobilisation fut particulièrement importante l’automne dernier. D’ici à un bilan complet, nous vous proposons dans notre numéro 64 trois voix différentes – parmi de nombreuses autres – qui reviennent sur les événements, le processus et le résultat des négociations de 2015… et de 2016 pour certain·e·s. Voici l’un des trois articles ; retrouvez les deux autres en kiosque.

La conclusion le 8 mars d’une entente de principe entre la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS) et le Conseil du trésor a ramené au devant de l’actualité l’une des principales faiblesses de l’accord intervenu à la mi-décembre entre le Front commun et le gouvernement : il ne répondait pas aux besoins de la principale composante de la CSN.

Cette conclusion tardive et incongrue du processus de négociation dans le secteur public met ainsi en évidence l’un des grands paradoxes dans lequel s’était placé le Front commun : revendiquer prioritairement d’importants gains en matière de rémunération globale, au nom des bas salarié·e·s du secteur public, mais sans être capable de leur livrer la marchandise le moment venu.

Il en va ainsi du bilan syndical que l’on peut faire de la dernière ronde de négos dans son ensemble, toutes catégories et tables confondues. Celle-ci a suscité des attentes élevées sur le terrain – la mobi­lisation soutenue de plusieurs secteurs en faisant foi – tout en débouchant sur de bien maigres résul­tats. Une telle gymnastique est périlleuse pour les organisations, puisqu’elle risque de miner à terme l’engagement des membres, qui peinent à voir l’adéquation entre les substantielles revendications exprimées, la combativité consentie au quotidien dans les milieux de travail et les dividendes obtenus en bout de piste. La déception est d’autant plus grande que le contrat de travail dure cinq ans, ce qui d’une part dégage le paysage électoral pour le PLQ en 2018 et d’autre part forcera la partie syndicale à négocier le moment venu avec un gouvernement fraîchement élu.

La ratification généralisée des ententes de principe ne doit tromper personne, en ce qu’elle exprime, très souvent, un sauve-qui-peut empreint de résignation, plutôt qu’une nette conviction d’avoir fait des gains tangibles. Les syndicats doivent maintenant faire le bilan de cet énième rendez-vous manqué avec la victoire.

Analyse en trois temps

Parmi la base militante, les débats à ce sujet sont engagés et les critiques fusent. De nouveau, on se met à la recherche de ce qui n’a pas fonctionné et on s’interroge sur les améliorations à apporter. Trois familles de réflexions peuvent être distinguées : celles relevant du positionnement politique des acteurs, celles relevant de la stratégie syndicale et celles se penchant sur le fonctionnement des orga­nisations.

Dans le premier cas, de sérieux doutes sont formulés à propos de l’horizon sociopolitique et intel­lectuel qui anime les directions syndicales nationales. En outre, l’articulation entre la négociation elle-même et la lutte contre l’austérité était faible et superficielle parce qu’elle n’a pas d’abord procédé d’un effort soutenu d’analyse politique cherchant véritablement à intégrer les deux enjeux en une seule pensée claire, de laquelle jaillirait une parole vibrante, capable d’interpeller autant les membres que différents secteurs de la société. Rétros­pectivement, l’expérience des carrés rouges avant et pendant le Printemps érable demeure exemplaire.

Le moins qu’on puisse dire est qu’en matière de lutte à l’austérité, la pensée claire n’était pas au rendez-vous cette fois-ci. D’entrée de jeu, soit bien avant l’automne 2015, les leaders des centrales entre­tenaient et diffusaient à l’égard du déficit zéro et du cadre budgétaire gouvernemental une analyse modérée, consistant à ne jamais remettre ouver­tement en doute la nécessité de l’équilibre des finances publiques, se contentant plutôt de deman­der que l’atteinte du déficit zéro ne se réalise pas drastiquement, aux dépens des conditions de travail des membres. Dans le cadre de la négo, les ténors syndicaux émettaient donc une critique de la façon gouvernementale de faire les compressions, mais n’opposaient jamais à l’horizon macro­économique patronal, fondé sur le budget équilibré et le repositionnement de l’État, leur propre vision cohésive des dépenses publiques et de l’État social.

Le second type de réflexions, celui ayant trait aux choix tactiques et stratégiques des organisations, met en lumière diverses contradictions et lacu­nes. D’abord, l’attitude face à l’éventualité d’une loi spéciale, consistant à chercher à l’éviter absolument, a eu pour effet d’enfermer les membres – au moins à l’échelle nationale – dans un regis­tre d’action en vertu duquel les moyens lourds sont à peine déployés. Il ne revenait pas aux membres de décider à quel point ils et elles pouvaient (ou non) tester la patience du gouvernement ou de l’opinion publique ; cette décision avait déjà été prise pour eux et elles.

Un autre problème identifié est la recherche par le Front commun de l’unité à tout prix. Au moment de poser tel ou tel geste, l’unanimité entre les composantes du FC était plus importante que le déploiement du plus grand rapport de force. Au lieu de chercher à bâtir l’unité des forces mobilisées, le FC s’est rabattu sur une unité de façade, devant réunir toutes les organisations, sans égard à leur capacité ou volonté réelle de se battre. Certes, cela permettait de revendiquer publiquement un Front commun de 400 000 membres, mais assez rapidement, c’est-à-dire à partir d’octobre 2015, la règle de l’unanimité a eu pour effet de ralentir un mouvement dont le momentum était indéniable.

L’idée de terminer sans faute avant Noël la ronde de négos fut un autre irritant majeur. Plusieurs membres se demandent encore pourquoi ce calendrier leur fut imposé. Pourquoi établir rigidement une telle date butoir sans avoir préalablement validé auprès des membres la hauteur du règlement désiré ? Qu’y a-t-il à gagner à se « peinturer dans le coin » avec ce type d’échéance, sans tenir compte de la maigreur du règlement pouvant être obtenu à pareille date et dans un tel contexte ?

Une dernière série de réflexions critiques touche la culture, la structure et le fonctionnement des organisations nationales. Il est surtout question ici de permettre un renouvellement du syndicalisme de nature à encourager une reprise de contrôle, par les membres, de leur organisation nationale. Cela signifie bien sûr d’en améliorer le caractère démocratique, mais aussi d’en réduire la verticalité. Marie-Ève Rancourt souligne dans Renouveler le syndicalisme le peu de place faite « à la décentralisation [...] et à l’autonomie dans les rangs syndicaux [1] ». Un rééquilibrage en faveur d’une bien plus grande initiative des syndicats locaux serait profitable.

Pour une décentralisation

Certain·e·s se demandent si l’heure n’est pas venue de procéder à un transfert important du pouvoir du sommet des organisations vers leur base. Cela signifierait, en outre, de s’assurer d’une répartition différente des ressources (humaines, techniques, financières, etc.) au profit des organisations locales ou régionales et aux dépens des sièges sociaux nationaux.

Cela pourrait aussi vouloir dire de mettre en œuvre des mesures visant à limiter l’influence des technocrates sur les décisions syndicales, en modi­fiant certaines des règles ou coutumes internes. Peut-on par exemple réduire l’influence des non-élu·e·s au sein des instances ? Peut-on s’assurer d’un meilleur pouvoir des membres sur la structure nationale et son fonctionnement ? Est-il envisageable, par exemple, d’éviter la concentration de l’expertise et de l’autorité aux mains de quelques-un·e·s en plafonnant le nombre d’années consécutives (par cumul de mandats) dans la structure nationale ? Peut-on rétablir une meilleure symétrie entre les conditions de travail des membres (rémunération et avantages sociaux) et celles des élu·e·s ou des permanent·e·s ?

Ce sont là des questions difficiles, mais qui deviennent de plus en plus nécessaires, au fur et à mesure que la machine syndicale, négociations après négociations, livre des résultats mitigés. Peut-être serait-il temps de convoquer des États généraux sur le renouvellement du syndicalisme.

P.-S.

Photo : Michel Pilon

NOTES

[1] Marie-Ève Rancourt, « Le syndicalisme, un outil de transformation sociale », dans P. Crevier, H. Forcier et S. Trépanier (dir.), Renouveler le syndicalisme, Montréal, Écosociété, 2015, p. 133.

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