Éloge du conflit

No 64 - avril / mai 2016

Éloge du conflit

De l’Antiquité égyptienne à l’ère contemporaine en passant par la Renaissance, du mode de production esclavagiste au mode de production capitaliste en passant par la transition du féodalisme au capitalisme, une chose est constante dans l’histoire de l’humanité : la présence du conflit, et sa prégnance surtout.

Les sociologues ont beau se casser la tête et faire preuve de la plus grande ingéniosité, quand vient le temps de forger un qualificatif susceptible de rendre compte de la société dans laquelle nous vivons (société postindustrielle ; société des loisirs ; société bureaucratique, technologique, de consommation ; société bloquée, en mutations, ouverte, fermée ; société du savoir ; etc.), il nous semble que la moindre des choses est d’ajouter que la société moderne – ou postmoderne, c’est selon – est d’abord et avant tout une société conflictuelle, comme celles qui l’ont précédée.

Cependant, qualifier la société ainsi est aussi insuffisant que les autres appellations mentionnées précédemment. Par contre, cela a le mérite suivant : cette appellation-ci nous fait réaliser, au départ, qu’une société ne se saisit pas uniquement par un champ d’activités (industriel, bureaucratique, technologique), mais renvoie aussi à des activités humaines et sociales. Or, celles-ci se produisent généralement dans le trouble et ce n’est qu’à travers ces moments de perturbations que des changements et des ruptures se produisent.

La vision simmelienne du conflit

Le vocabulaire courant ne manque pas de mots pour désigner les affrontements auxquels nous faisons face tout au long de notre parcours de vie : concurrence, compétition, guerre, révolution, lutte, combat, bataille, querelle, dispute, mésentente, rivalité, désaccord, etc. Le conflit correspond à une situation relationnelle qui se structure autour d’un antagonisme. Il prend forme autour d’un enjeu qui a pour effet de polariser les positions des parties en présence.

Peu connu, le sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918) a néanmoins développé un point de vue original sur le conflit qui mérite qu’on s’y arrête  [1]. Simmel soutient qu’il n’y a pas « d’unité sociale dans laquelle les mouvements convergents des éléments ne soient aussi inextricablement mêlés à des mouvements divergents ». Il définit sociologiquement le conflit comme un moment de socialisation qui sert à résoudre les tensions entre les contraires.

Pour Simmel, la société est le produit d’actions réciproques et contradictoires des individus. Elle ne peut donc exister que dans le conflit permanent. Celui-ci donne à une personne le sentiment de ne pas être complètement dominée dans une relation sociale. C’est ce qui lui permet, entre autres choses, de résister à la domination et à l’aliénation.

L’expérience historique nous fournit maints exemples qui illustrent que la société n’existe que dans une succession d’affrontements qui alternent avec des accalmies qui s’accompagnent de solutions provisoires. Simmel identifie trois solutions aux conflits : la victoire (dans ce cas il y a domination momentanée de l’un des protagonistes sur l’autre) ; la résignation (la lassitude vient à bout des deux parties, sans dégager de véritable vainqueur) et le compromis (qui s’accompagne d’une entente provisoire et précaire qui permet aux groupes antagonistes de se présenter en vainqueur).

De ces trois portes de sortie, Simmel est d’avis que c’est le compromis qui est la meilleure issue. Il y voit même une « des plus grandes inventions de l’humanité ». Le compromis est vu par l’intellectuel allemand comme permettant le maintien de l’unité dans l’opposition, tout en autorisant la possibilité d’un nouveau conflit, débouchant sur de nouvelles négociations et par conséquent de nouveaux compromis. C’est la sortie de crise qui alimente la cohésion de différentes parties de la société.

Combattre la conformopathie

Si Georg Simmel ne définit pas clairement le conflit, il le pose néanmoins comme une forme de socialisation dont les causes résident dans « la haine et l’envie, la misère et la convoitise, qui sont véritablement l’élément de dissociation ». Malgré cela, il le perçoit de manière très positive. Il écrit à ce sujet qu’« une fois que le conflit a éclaté […], il est en fait un mouvement de protection contre le dualisme qui sépare, et une voie qui mènera à une sorte d’unité, quelle qu’elle soit » et « en lui même, le conflit est déjà la résolution de tensions entre les contraires ».

Il faut donc se méfier des « conformopathes », ces êtres allergiques à toute turbulence démocratique. Ils n’ont rien compris à la dynamique de la vie en société. Ils sont les cousins jumeaux de ces grands leaders pathologiques et pathétiques qui s’imaginent que leurs décisions doivent susciter l’adhésion unanime. Il y a un réel danger à vouloir d’une société pacifiée et apathique. C’est beaucoup par le choc puis la résolution de ses antagonismes qu’une société évolue. Il importe donc, tant en période d’austérité que de prospérité, de s’opposer à l’unanimisme stérilisant qui est à la source d’un conservatisme momifiant.


[1Georg Simmel, « Le conflit », dans Sociologie. Études sur les formes de la socialisation, Paris, Presses universitaires de France, 2013, p. 265-346.

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