Dossier : Repenser l’alimentation

Alimentation et libre-échange

Un modèle insoutenable

Dossier : Repenser l’alimentation

Avoir une bonne alimentation n’est pas si compliqué. Il s’agit entre autres d’acheter des produits frais, de qualité, conçus à proximité par de petits producteurs. Il faut éviter les OGM et les pesticides, et cela, en favorisant les produits de l’agriculture biologique. Il est nécessaire de résister à l’agro-industrie, à ses mets fades, gras, sucrés, remplis d’additifs alimentaires. Pourtant, ces choix élémentaires pourraient devenir encore plus difficiles qu’ils ne le sont déjà, à cause des accords de libre-échange.

Et on en signe beaucoup, de ces accords. Le Canada vient d’en conclure un avec l’Union européenne (l’AÉCG) et un autre avec 11 pays de la zone du Pacifique (le Partenariat transpacifique, ou PTP). Les deux plus grandes puissances commerciales, l’Union européenne et les États-Unis, négocient quant à elles un Partenariat transatlantique. Ces accords ont une portée de plus en plus grande et semblent toujours plus ambitieux. Et l’agriculture est directement touchée par ceux-ci.

Ces ententes imposent une vision ultralibérale de l’agriculture, qui a pourtant heurté de plein fouet l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Dans les négociations du cycle de Doha, commencées en 2001, au lendemain du 11-Septembre, les États-Unis et l’Union européenne deman­daient aux pays du Sud d’éliminer leurs barrières tarifaires pour les produits agricoles. Ils auraient alors pu exporter en grande quantité leurs denrées largement subventionnées, ce qui aurait détruit une agriculture paysanne incapable de survivre dans un contexte de concurrence aussi déloya­le. Les pays du Sud se sont donc retirés des négociations et depuis ce temps, plus rien ne bouge vraiment à l’OMC.
Malgré cet échec flagrant, les puissantes entreprises de l’agro-industrie n’ont pas renoncé à impo­ser leur domination. Elles profitent d’une importante relance du libre-échange depuis la crise de 2007-2008. Le prétexte de ne pas retomber dans le protectionnisme, qui avait paralysé l’économie lors de la crise des années 1930, devient idéal pour conclure de nouveaux accords qui, cette fois encore, incluent pleinement l’agriculture.

Il est pour le moins paradoxal que ces accords, qui prétendent libéraliser le commerce, ne remettent jamais en cause les subventions massives accor­dées à l’agro-industrie des pays du Nord – États-Unis en tête – alors que les programmes mis en place par les pays du Sud afin de soutenir la paysannerie sont agressivement condamnés. En effet, la production de masse effectuée selon le modèle mis de l’avant par les géants de l’agro-industrie ne saurait être rentable sans un apport étatique important. Si l’on tient compte de l’ampleur des charges associées à cette exploitation, de nombreux chercheurs·euses estiment que sans ces subventions, le prix de vente des denrées issues de l’agro-industrie serait largement supérieur à celui de la production à petite échelle, paysanne et biologique.

Autour de la gestion de l’offre

Les plus récents de ces accords négociés par le Canada se sont fait connaître par leurs atteintes à la gestion de l’offre, ce dont les médias ont beaucoup parlé. L’AÉCG accorde aux Européens la possibilité d’exporter plusieurs tonnes de fromage européen supplémentaires vers le Canada, un froma­ge subventionné à hauteur de 60 %, ce qui fragilisera nos producteurs·trices de fromages arti­sanaux, puisque eux ne possèdent pas cet avantage. Le PTP s’attaquera encore plus directement à la gestion de l’offre en permettant l’entrée d’une plus grande quantité d’œufs, de volailles et de produits laitiers en provenance de l’étranger.

La gestion de l’offre protège les producteurs de ces produits en déterminant de façon collective la quantité à mettre en marché et les prix de vente, tout en limitant les importations. Ce système n’est pas idéal, loin de là : le coût des quotas pour les agriculteurs·trices est prohibitif, des quotas qui ne sont d’ailleurs presque plus disponibles. Mais la gestion de l’offre a tout de même été efficace pour permettre aux producteurs·trices de se concentrer sur la production plutôt que sur la mise en marché de leurs produits. Elle leur a aussi assuré, au fil du temps, un prix de vente stable, ce qui est un atout non négligeable sachant l’ampleur des immobilisations requises par l’élevage en milieu nordique, et compte tenu du caractère essentiel de l’agriculture pour la société. Enfin, elle a permis d’empêcher l’invasion massive de produits étrangers, ce qui aurait eu des conséquences néfastes pour l’ensemble de notre production.

Ce système nécessite une intervention étatique qui empêche la libre circulation des marchandises. Il va donc à l’encontre des principes de base du libre-échange. Voilà pourquoi, malgré les promesses de le maintenir de nos gouvernements, on l’a tout de même affaibli. Afin de faire avaler la pilule, on a réduit le problème à des dommages collatéraux : les gains seraient si importants dans d’autres secteurs qu’ils valent bien quelques sacrifices, dont la gestion de l’offre. Les conservateurs alors au pouvoir avaient promis de compenser cette perte par d’hypothétiques subventions dont personne n’a la moindre idée du montant jusqu’à maintenant.

Ce que l’on observe surtout derrière cette affaire, c’est que le gouvernement du Canada a fait le choix politique d’un type d’agriculture à privilégier : l’agro-industrie, qui produit en gigantesque quantité des denrées destinées à l’exportation et qui demeu­re reliée aux intérêts de grandes entreprises transnationales. Ce choix s’est imposé à cause de la pression constante de pays dont la production agricole est beaucoup plus grande que la nôtre, comme les États-Unis et la Nouvelle-Zélande. Il n’est pas sans lien avec la présence, aux tables de négociations des différents accords de libre-échange, de représentants des géants de l’agro-industrie, comme Monsanto, Syngenta, Bayer et les autres. Ceux-ci ont, bien sûr, un intérêt économique certain à voir leurs avantages concurrentiels verrouillés par des traités contraignants, qui hypothèquent pour des générations à venir la capacité des États de faire des choix différents.

En sacrifiant les petits producteurs et productrices de fromage au Québec, une production de niche artisanale créatrice d’emplois mais ne générant pas des revenus colossaux, notre gouvernement avantage en échange les mégaporcheries et les gros producteurs de bœuf de l’Ouest. Et cela même si cet élevage soulève de nombreux problèmes : il est dommageable pour l’environnement, étant intrinsèquement lié aux monocultures de céréa­les et d’oléagineux – le plus souvent OGM – nécessaires pour l’alimentation du bétail et l’épandage des déjections animales produites. Celles-ci réduisent de façon considérable la biodiversité, dégra­dent les sols et nécessitent l’utilisation massive de pesticides et d’engrais de synthèse qui polluent les cours d’eau. De plus, l’élevage intensif utilise de façon systématique une grande quantité d’antibiotiques et d’hormones de croissance, véritables bombes à retardement en matière de santé publique. Ce modèle agricole crée proportionnellement peu d’emplois. Seuls en profitent les quelques actionnaires qui contrôlent ces mégafermes, mais qui n’y ont pour la plupart jamais mis les pieds. En créant une division parmi les producteurs·trices agricoles entre les gagnants et les perdants, le gouvernement parvient aussi à neutraliser la résistance. Les consommateurs et consommatrices ne sont quant à eux jamais consultés.

Jouer avec le feu

Le type d’agriculture favorisé par le libre-échange a des conséquences particulièrement néfas­tes alors qu’il est impératif de lutter contre les changements climatiques. L’agro-industrie a un appétit gigantesque de pétrole, que l’on retrouve dans les engrais, et que brûle l’imposante machinerie nécessaire à une production aussi considérable. Les produits doivent être transportés sur des milliers de kilomètres, ce qui nécessite une consommation toujours plus grande d’essence, alors qu’il serait impératif de favoriser les circuits courts.

Appliquer le principe de la libéralisation du marché dans le secteur de l’agriculture peut s’avérer très dangereux. La production locale d’aliments est néces­saire pour la survie des populations et, sans viser l’autarcie, il devient dangereux de trop compter sur les produits étrangers pour assurer le ravitaillement. Dans une optique de transition énergétique, une analogie est parfois utilisée pour décrire la situa­tion idéale : si l’alimentation était un gâteau, il faudrait produire la pâte sur place et n’importer que le glaçage. Actuellement, on fait l’inverse. Tant que le contexte géopolitique mondial est favorable, on peut ne pas y voir de problème. Or, en situation de guerre, d’embargo ou de crise économique, la souveraineté alimentaire – la capacité pour un peuple de produire ses aliments de base, sa « pâte à gâteau » – devient une question de vie ou de mort.

Ce danger est particulièrement grand en ce qui concerne le Québec. Avec notre climat nordique, nos fermes ne peuvent tout simplement pas rivaliser avec celles plus au sud qui profitent de températures plus clémentes. Étant incapables de soutenir la concurrence, les fermes petites ou moyennes disparaîtront, ce qui dévastera nos régions. Nos populations seront encore moins à l’abri des fluctuations des prix et dépendront principalement de très gros producteurs. En cas de séche­resse, de problèmes sanitaires tel celui de la vache folle ou de toute autre baisse de la production, nous pourrions être victimes de disette et inca­pables de relancer une production locale dont nous aurons perdu les ressources et l’expertise.

Nourrir le monde… ou les poches des multinationales ?

L’argument principal qui soutient la libéralisation de l’agriculture est le même qui était avancé à l’époque de la révolution verte [1] : il faudrait augmenter la productivité agricole pour répondre à la demande exponentielle en aliments liée à l’augmentation de la population mondiale. Si c’était bien là l’objectif premier, nous aurions dû voir la faim dans le monde disparaître depuis que ce modèle a été initié il y a quelque 75 ans. Or, les faits parlent d’eux-mêmes : bon an, mal an, environ 925 millions de personnes souffrent de la faim de par le monde. De ce nombre, 80 % sont des ruraux (paysans pauvres, paysans sans terre, pasteurs nomades, habitants des forêts, etc.) et 20 % sont des urbains pauvres, qui sont très souvent d’anciens ruraux. Si le modèle agro-industriel produit effectivement des rendements supérieurs à l’agriculture paysanne, il est cependant l’un des principaux facteurs de l’augmentation de la faim dans le monde. En effet, ce modèle concentre la propriété agricole dans les mains de quelques privilégiés et facilite l’accaparement des terres. Les sols agricoles des pays du Sud sont de plus en plus dédiés aux cultures d’exportation, aux cultures destinées aux animaux d’élevage et aux agrocarburants plutôt qu’aux cultures vivrières des populations locales.
Jouer avec le feu

Le type d’agriculture favorisé par le libre-échange a des conséquences particulièrement néfas­tes alors qu’il est impératif de lutter contre les changements climatiques. L’agro-industrie a un appétit gigantesque de pétrole, que l’on retrouve dans les engrais, et que brûle l’imposante machinerie nécessaire à une production aussi considérable. Les produits doivent être transportés sur des milliers de kilomètres, ce qui nécessite une consommation toujours plus grande d’essence, alors qu’il serait impératif de favoriser les circuits courts.

Appliquer le principe de la libéralisation du marché dans le secteur de l’agriculture peut s’avérer très dangereux. La production locale d’aliments est néces­saire pour la survie des populations et, sans viser l’autarcie, il devient dangereux de trop compter sur les produits étrangers pour assurer le ravitaillement. Dans une optique de transition énergétique, une analogie est parfois utilisée pour décrire la situa­tion idéale : si l’alimentation était un gâteau, il faudrait produire la pâte sur place et n’importer que le glaçage. Actuellement, on fait l’inverse. Tant que le contexte géopolitique mondial est favorable, on peut ne pas y voir de problème. Or, en situation de guerre, d’embargo ou de crise économique, la souveraineté alimentaire – la capacité pour un peuple de produire ses aliments de base, sa « pâte à gâteau » – devient une question de vie ou de mort.

Ce danger est particulièrement grand en ce qui concerne le Québec. Avec notre climat nordique, nos fermes ne peuvent tout simplement pas rivaliser avec celles plus au sud qui profitent de températures plus clémentes. Étant incapables de soutenir la concurrence, les fermes petites ou moyennes disparaîtront, ce qui dévastera nos régions. Nos populations seront encore moins à l’abri des fluctuations des prix et dépendront principalement de très gros producteurs. En cas de séche­resse, de problèmes sanitaires tel celui de la vache folle ou de toute autre baisse de la production, nous pourrions être victimes de disette et inca­pables de relancer une production locale dont nous aurons perdu les ressources et l’expertise.

Ce modèle va aussi de pair avec une tentative agressive d’accaparement de la chaîne agroalimentaire dans son ensemble, notamment par le biais de la propriété intellectuelle sur le vivant. Renforcés par les différents traités de libre-échange, les brevets sur les semences viennent empêcher les producteurs agricoles d’échanger leurs semences ou de conserver une partie de leur récolte en guise de semis pour l’année suivante. Le recours aux variétés traditionnelles libres de droits devient aussi de plus en plus difficile, ces semences du patrimoine étant soumises à une régle­mentation prohibitive dans un nombre croissant de pays. Sous prétexte de protéger les agriculteurs·trices en leur assurant des rendements homogènes, ces règles viennent favoriser les grands semenciers et privent les agricul-teurs·trices de leurs droits ancestraux.

Tant à l’OMC que par le biais des accords dits de « libre-échange », les règles du jeu sont conçues pour donner préséance aux profits des multinationales de l’agro-industrie, au détriment de la souveraineté alimentaire des peuples. Se battre contre le PTP devient particulièrement important pour éviter un modèle de développement qui peut déclencher de véritables catastrophes. Il nous est encore possible, par nos choix de consommation, malgré d’indéniables difficultés, d’éviter d’encourager ce modèle globalisé qui nous prive, petit à petit, de la capacité d’assurer notre subsistance sur une base nationale, régionale ou locale. A-t-on vraiment envie de confier quelque chose d’aussi vital que notre alimentation à la main invisible du marché ?


[1La mal nommée révolution « verte » est une politique agricole implantée dans de nombreux pays dans les années 1960 et 1970. Elle vise l’exploitation intensive de céréales à haut rendement nécessitant l’utilisation d’intrants agricoles tels les engrais et les pesticides.

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