Haïti. Frauduleuses élections

No 64 - avril / mai 2016

International

Haïti. Frauduleuses élections

Le processus électoral haïtien en cours depuis la formation du Conseil électoral provisoire au début de 2015 a atteint une première phase cruciale le 9 août et une deuxième le 25 octobre dernier. Depuis, il ne cesse de se détériorer. Retour sur un processus électoral laborieux.

Le suffrage, devenu aujourd’hui universel après avoir été longtemps censitaire même en Occident, s’est transformé en un exercice normal dans bien des pays. Cependant, cela n’arrive pas encore à imprégner la conscience des classes dominantes haïtiennes. Pourtant, cet appel à la majorité populaire ne se contente, d’une façon générale, que du renou­vellement de la même classe politique au pouvoir en allouant aux partis poli­tiques des noms différents. La démocratie se joue dans l’apparence d’élections pour les grandes puissances qui mènent le monde, une démocratie à tendance de plus en plus ploutocratique.

Haïti n’a pas encore emboîté le pas

Dès la proclamation de l’indépendance le premier janvier 1804 dans ce seul pays nègre à avoir vaillamment vaincu le colonialisme esclavagiste, les élections ont toujours eu un caractère exclusiviste. Jusqu’en 1950, les femmes ne jouissaient pas du droit de vote. Dès la naissance de la nation, la classe dirigeante avait choisi les élections indirectes pour conserver le pouvoir. Il revenait aux parlementaires d’élire le nouveau président de la République qui, à la suite d’une guerre civile, s’était hissé à la première magis­trature de l’État. Les députés et les sénateurs n’avaient d’autre choix que de le proclamer chef d’État. Sous la contrainte des baïonnettes, ils furent obligés de voter une Constitution à la mesure du nouvel occupant du fauteuil présidentiel.

Les choses ont changé avec la reconnaissance du suffrage universel en 1950. Ce modèle s’apparente à un progrès même si la situation de la majo­rité ne s’est pas vraiment améliorée. Cette reconnaissance n’a pas grande­ment modifié la façon de se faire élire. Trois éléments importants dominent la réalisation des élections actuellement : les armes, l’argent et la communauté internationale qui s’est installée depuis quelque 15 ans comme le juge partial qui détermine les gagnants et les perdants.

La conjoncture électorale et ses enjeux

Toutes les fraudes et les irrégularités qui ont marqué les législatives du 9 août 2015 ont été longuement préparées par le pouvoir et ladite communauté internationale. Ces derniers préfèrent aux deux branches législatives cette meute de trafiquants de drogue et de bandits de tout acabit pour maintenir leurs privilèges.Cette majorité de parlementaires dociles ayant des dossiers préjudiciables s’apprête à changer la Constitution et à voter des lois antinationales en faveur des firmes internationales qui ont dévoilé dans notre sous-sol des riches­ses équivalant à plusieurs dizaines de milliards de dollars.

C’est pourquoi il ne faut pas mettre en parallèle le 9 août et le 25 octobre, jour des élections présidentielles, où les fraudes et les irrégularités n’avaient par ailleurs pas la même forme. Il ne s’agissait plus de payer les électrices et les électeurs pour acheter leurs voix, une activité qui s’est faite à visière levée. Il n’était plus besoin de coups de feu pour fermer les bureaux de vote où un candidat prévoyait sa perte. Cette fois-ci, ce sont des mandataires et des observateurs des partis politiques qui ont voté autant de fois qu’ils possédaient de mandats [1]. Un article du quotidien Le Nouvelliste a avancé que les mandataires ont représenté plus de 50 % des votants ce 25 octobre.

D’autres scandales ont éclaté. Jamais, la proclamation d’élections n’a provoqué autant de turbulences à travers le pays. Les coups bas ont tellement émaillé tout le processus qu’il est difficile de distinguer les vrais gagnants des vrais perdants.

Le président Martelly, le premier ministre Evens Paul et la communauté internationale qui ont déclaré valide sans aucune gêne la réalisation des élections se sont retrouvés dans un grand embarras. Ils ne sont pas parvenus, pas même l’envoyé spécial de la Maison-Blanche Kenneth Merten, à convaincre Jude Célestin, le candidat placé en deuxième place derrière leur poulain Jovenel Moïse, cet inconnu quelque six mois auparavant, de participer au deuxième tour des présidentielles. M. Célestin a pressenti avec raison que toute la machine a été préparée en sa défaveur. Il ne peut oublier si vite Edmond Mullet, le représentant des Organisations des États américains (OEA), qui avait catégoriquement rejeté au nom de cette dite communauté internationale toute possibilité de sa victoire au profit de Martelly lors des élections de novembre 2010. Une large tranche de la population a cette fois-ci accompagné le candidat Jude Célestin.

Cet intervalle compris entre la journée du 25 octobre jusqu’au début de février 2016 offre une autre lecture de la conjoncture. Un sentiment de révol­te presque général contre l’ingérence internationale s’est manifesté avec une rare intransigeance à travers le pays. Les multiples mobilisations de rues, courues parfois par des foules énormes, ne se sont pas contentées de stigmatiser le pouvoir de Martelly/Paul et le Conseil électoral à son service. Ces foules dénoncent avec véhémence la position du « Core Group », composé des États-Unis, du Canada, du Brésil, de la France et de l’Union européenne sous la couverture des Nations unies et de son bras armé, la Mission internationale des Nations unies pour la stabilisation d’Haïti (MINUSTAH). L’opposition plurielle leur demande de laisser aux Haïtiennes et Haïtiens de résoudre leur problème, même si ce dernier est la conséquence de l’ingérence étrangère, des États-Unis notamment, lors des élections de 2010.

Jude Célestin, sous peine d’être rejeté par l’ensemble de l’opposition et d’une large tranche de la population, n’a d’autre choix que de raffermir sa position et de bouder tout compromis avec ces puissances internationales.

Sortie de crise

On l’a vu, ce processus électoral a accouché d’une crise systémique profonde. Nous sommes retournés aux élections indirectes dans la nuit du 13 au 14 février, une méthode que nous avions abandonnée en 1950. Actuellement, le pays est gouverné par un président – M. Jocelerme Privert – élu par l’Assemblée nationale constituée par la Chambre des députés et le sénat. Il a 180 jours pour remettre le pays sur le rail constitutionnel d’après un accord signé par le Parlement et le président Martelly, arrivé au terme de son mandat.

Entre temps, l’administration publique est paralysée parce qu’elle est chevauchée par un gouvernement hérité de Martelly qui est toujours en place et par un autre en attente d’être accepté, ou pas, par les deux chambres séparées après leur avoir présenté sa politique générale.

La situation reste donc bloquée malgré la démission de Martelly et d’une solution sans avenir sous le contrôle apparent des deux chambres législatives infestées de mauvais garnements. Haïti nage dans l’incertitude du fait d’une mauvaise lecture politique du pouvoir, des classes dominantes, sous la dictée trop intéressée des puissances étrangères. Il s’avère très difficile de dépasser définitivement cette turpitude sans une reprise totale de notre souveraineté nationale.


[1La loi électorale assure à tout candidat la présence d’un représentant, le mandataire, au sein des bureaux de vote. Les mandataires sont censés superviser les personnes responsables du bon déroulement dans les bureaux de vote.

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