Dossier : Le populisme de gauche.

Réformisme, nationalisme ou populisme ?

L’ère Morales et les défis de la stabilité politique en Bolivie

Dossier : Le populisme de gauche. À tort ou à raison ?

Evo Morales a été considéré comme populiste, de même que d’autres chefs d’États sud-américains, comme Hugo Chavez, et Rafael Correa. Comme eux, il a dénoncé l’élite et l’oligarchie, il s’est fait défenseur des classes populaires et des Autochtones. Après 14 ans au pouvoir, peut-on dire que son type de gouvernement a bien défendu sa population ?

Pour plusieurs analystes, citoyennes et citoyens, les politiques d’Evo Morales ne peuvent passer à côté d’une analyse critique. À la lumière des réflexions théoriques de Chantal Mouffe, le populisme de gauche d’Evo Morales se situerait peut-être davantage dans la recherche d’une radicalisation de la démocratie dont le but est d’élargir les espaces de construction de l’égalité et de la justice sociale.

Dans le but de radicaliser la démocratie, le populisme de gauche de Morales viserait à articuler « la récupération de la démocratie » par la participation de larges secteurs de la population grâce à ce que Mouffe appelle la chaîne d’équivalences, c’est-à-dire la convergence d’intérêts divers provenant de différents groupes. Ainsi, le populisme de gauche serait « une stratégie établissant une frontière politique qui divise la société en deux camps et appelle “ceux d’en bas” à se mobiliser contre ceux qui sont au pouvoir ». Ne s’agit-il pas de moments conjoncturels de résistance qui sont aujourd’hui présents dans le contexte bolivien ?

Morales et le Mouvement vers le socialisme (MAS en espagnol), surtout à ses débuts dans l’exercice du pouvoir, cristallisaient l’ensemble des intérêts des mouvements sociaux et autochtones se positionnant dans les idéologies de l’émancipation plutôt que dans le populisme. Étaient-il populistes ? Et s’ils l’étaient, leur stratégie politique n’était-elle pas légitime dans le cadre d’un État gouverné pendant 183 ans par les oligarchies ?

Le « Movimiento al socialismo » est entré dans la vie politique bolivienne en 2002, à la suite de protestations contre les politiques néolibérales et une démocratie qui reconduisait au pouvoir les mêmes partis traditionnels. En 2005, le MAS est élu avec 54 % des voix, sous le slogan « Somos pueblo, somos MAS  » (« Nous sommes le peuple, nous sommes MAS », avec un jeu de mot sur le mot más qui signifie « plus » en espagnol). Ces élections amorcent un cycle politico-juridico-économique qui aboutira à la reconnaissance des peuples autochtones, des mouvements sociaux et populaires (Constitution politique de 2009). Les peuples autochtones participèrent à l’Assemblée constituante de 2006 pour rédiger le nouveau cadre constitutionnel permettant théoriquement la refondation du pays et incluant des sujets comme l’autodétermination des peuples et la lutte contre le colonialisme interne des élites oligarchiques.

Les evonomics, entre néonationalisme et économie plurielle

La « bolivianizacion » de l’économie, à travers la révision de contrats des transnationales exploitant le gaz naturel ainsi que le nouvel ordre normatif mettant la spécificité plurinationale et pluriculturelle de la Bolivie, constitue le « nouveau contrat social » du gouvernement Morales. À partir de son élection en 2005 (et réélu en 2014 avec 63 % de voix et une majorité absolue), Morales a défendu la redistribution de la richesse gérée par l’État à travers des allocations aux plus démunis, ce qui lui vaut un appui populaire, malgré les problèmes politiques et le référendum de février 2016 lui refusant un troisième mandat à la présidence du pays.

On a qualifié d’Evonomics [1] les réformes de Morales, toujours très populaires aujourd’hui. Ce système repose sur la combinaison d’une économie étatiste dans les secteurs stratégiques (gaz, électricité, mines) en s’alliant avec le secteur privé de l’agro-industrie, du commerce à grande échelle et de la finance. Cela s’ajoute au « pacte de coexistence pacifique » entre le gouvernement et l’entrepreneuriat à petite échelle (artisanaux et de commerce) qui constituent 60 % de la force du travail, qui n’ont pas d’obligations fiscales, ce qui est décrié par la classe moyenne. À cela s’ajoute aussi un plan conçu par les Chuquiagoboys (clin d’œil au Chicagoboys – Chuquiago étant le nom de La Paz en aymara, une langue autochtone) qui a pu s’attaquer à la dollarisation du système par la stabilisation du taux d’échange, et cela sans interdire le dollar.

Toutefois, l’extractivisme (exportateur) des matières premières (gaz, minerais) n’a pas permis de diversifier l’économie et de surmonter la dépendance aux importations. Les politiques néo-nationalistes centrées sur la redéfinition de nouvelles clauses des contrats d’exploitation du gaz par les transnationales font aujourd’hui de l’État un actionnaire majoritaire dans toutes les entreprises qui exploitent la ressource. Les Evonomics n’ont pas permis le renversement du capitalisme, mais visent plutôt à renforcer le «  rôle de l’État comme partenaire des grandes industries capitalistes dans le but de renforcer le capitalisme andin  ».

Malgré tout, les allocations ciblées aux enfants, aux femmes enceintes et aux personnes âgées ont contribué à augmenter le revenu des personnes en situation de pauvreté extrême.

L’impact des politiques sur les imaginaires

Les discours du MAS, même s’ils s’inscrivent dans la polarité entre les « élites et le peuple », ont servi à promouvoir un imaginaire politique autour de la dignité et l’émancipation. Ils ont permis de renforcer les fonctions de projection et d’identification dans la construction des imaginaires des Autochtones. Est-ce du populisme ? C’est possible, mais la redistribution de la richesse a contribué à l’ascension et l’empowerment d’une classe moyenne très prospère des cholos (Autochtones vivant dans les villes) qui sont aujourd’hui moins interpellés par les valeurs et principes de ceux qui les ont promus.

Morales a souffert des contrecoups de ses politiques. Plusieurs groupes ont quitté le bateau. Le conflit du Territoire indigène et parc national Isiboro-Sécure (TIPNIS) fut parmi ceux qui ont dévoilé les contradictions entre une vision développementaliste et une vision communautaire du pays. La résistance des Autochtones contre la construction de la route – traversant le TIPNIS – pour relier l’ouest et l’est du pays montre la rupture entre le gouvernement et une partie des bases qui le soutenaient. Le conflit du TIPNIS a eu un impact majeur de sorte que Morales a dû reculer et la route n’a pas été construite.

D’autres conflits en rapport à la protection des territoires communautaires autochtones ont éclaté de sorte qu’une partie de la base autochtone qui a appuyé le MAS s’est retirée. Également, la rupture entre Morales et les commerçants, majoritairement des cholos, s’est produite lorsque le pouvoir a voulu que ces commerçants paient des impôts pour s’attaquer à l’économie informelle.

Quoi qu’on dise, l’ère Morales a permis l’affirmation de larges couches de la population. En fait, pour le vice-président Garcia Linera, la classe moyenne chola constitue aujourd’hui un point d’ancrage de l’économie du pays grâce à la maîtrise du marché interne et à son éthique communautaire. Cette nouvelle classe, plus individualiste et consumériste, n’a toutefois pas perdu de vue l’importance de la communauté, hormis les institutions de l’État, et c’est ce qui lui donne son importance [2].

Comment freiner la droite ?

Petit à petit, à cause de la realpolitik, les alliés historiques et membres du MAS ont quitté le parti et se sont cantonnés dans des revendications sectorielles. Paradoxalement, les politiques économiques instaurés par le MAS ont grandement favorisé le secteur agro-industriel et du gaz de Santa Cruz, ainsi que l’émergence d’une nouvelle classe moyenne composée par les cholos commerçants, s’inscrivant à l’encontre du discours de construction d’une société socialiste.

Que deviendra la société bolivienne sans Morales ? À mon avis, la récupération de nouvelles formes d’actions politiques permettrait de renforcer la démocratie participative. Les mesures sociales ayant conduit au consumérisme et à l’individualisme peuvent aussi condamner la recherche de cette vie commune. La condition sine qua non pour pouvoir construire une démocratie radicale, selon Chantal Mouffe, passe par l’action politique qui semble désinvestie par les groupes qui, autrefois, se mobilisaient à la recherche de la justice sociale. Malgré la réussite des Evonomics, la vie politique démocratique en Bolivie s’est épuisé par le désintérêt de certains secteurs – des jeunes autochtones et non autochtones surtout. Cela a permis la montée des groupes traditionnels issus des oligarchies historiques qui ne supportent pas l’image du président autochtone et qui ont profité de la campagne électorale pour poser des actes violents.

La protestation des groupes liés à l’extrême droite à laquelle n’ont pas complétement adhéré les versions modérées du libéralisme a eu les effets escomptés. Sur l’accusation d’une fraude, alors que l’Organisation des États américains n’a jamais utilisé ce terme, Morales a dû démissionner. Il s’agit d’un coup d’État sui generis perpétré par les éléments les plus radicaux de l’extrême droite dont leur leitmotiv repose sur le « retour de la Bible au palais du gouvernement » : des militants évangéliques dont leur leader, un dénommé Camacho, est impliqué dans les Panama Papers.

L’heure est grave dans la conjoncture actuelle car la société bolivienne est divisée entre ceux qui appuient le MAS et ceux dits « démocratiques ». L’opposition de Carlos Mesa s’est fait discrète et a refusé tout dialogue avec Morales. Le leader de la droite radicale du Comité civique de Santa Cruz a annoncé que «  Dieu reviendra au pouvoir », annonçant son appartenance aux groupes évangéliques. L’issu de la conjoncture actuelle nous mène dramatiquement à la présence d’une droite qui a trouvé une manière d’instrumentaliser la démocratie. Verrons-nous un scénario à la brésilienne se réaliser ? Des jours sombres s’annoncent pour la Bolivie où les Autochtones sont toujours confrontés au racisme et aux agressions.


[1Ce terme a été tiré de l’analyse du journaliste Fernando Molina publiée dans Nueva Sociedad en octobre 2019.

[2Maëlle Mariette, « La gauche bolivienne a-t-elle enfanté ses fossoyeurs ? », Le Monde diplomatique, septembre 2019.

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