Les brutes et la punaise

No 82 - janvier 2020

Dominique Payette

Les brutes et la punaise

Dominique Payette, Les brutes et la punaise, Montréal, Lux, 2019, 149 pages.

Voici un livre qui sait à quoi il sert. Si vous achetez ce livre, vous n’aimez pas la radio-poubelle, alors un réquisitoire indigné pour sa disparition serait superfétatoire. Savoir comment la faire disparaître vous intéresse assurément, mais il est bien possible qu’on ne s’entende pas là-dessus. Doit-on s’en remettre au législateur, faire des manifs, les boycotter, saboter leurs antennes ? Se commettre à un remède risque d’aliéner ceux et celles qui le rejettent. Ce dont nous avons tous et toutes besoin, par contre, c’est d’un portrait synthétique des infamies que la radio-poubelle inflige et d’une analyse du phénomène assez sobre pour qu’elle soit à peu près irréfutable. C’est cet inestimable outil de travail dans la lutte contre la bêtise radiophonique érigée en système que nous offre Dominique Payette.

Le portrait ne surprendra personne qui s’est attardé au phénomène avec attention. On en connaît les personnages : Arthur, Fillion, Duhaime, Maurais, Mailloux, Monette, Bouchard et quelques produits dérivés et faire-valoir. On connaît leurs cibles : les environnementalistes ou en tout cas les gens qui ne sont pas tout le temps dans leur char à écouter la radio-poubelle, les femmes ou en tout cas les féministes, les pauvres, les autochtones, les syndicalistes, la gauche et, question d’être dans l’air du temps, les musulman·e·s (les étudiant·e·s me semblent ici une omission importante). Le style de l’essai percutant étant incompatible avec une exhaustivité qui nécessiterait probablement huit volumes, on cible plutôt quelques-unes des attaques les plus significatives. La voix éditoriale vient rarement teinter l’exposition, les faits parlent d’eux-mêmes. On prend surtout la peine de donner la parole aux personnes qui ont eu le malheur d’incarner ces cibles, et elles (car ce sont souvent des femmes, et ceux qui leur crient après sont presque exclusivement des hommes) en décrivent les effets politiques : climat de peur, autocensure.

Dans un contexte où les revenus publicitaires baissent et que produire de l’information demeure coûteux, le modèle américain du narrow casting est importé comme solution. Au lieu de parler à tout le monde, on cible un public niché comportant des caractéristiques en commun qu’on développe pour ensuite vendre cette masse d’auditeurs aux publicitaires. Le gars blanc fâché est déjà dans son char et n’attend qu’une raison d’être encore plus fâché, on joue avec ses émotions pour qu’il s’identifie à la communauté des gars blancs fâchés qui écoutent le même gars blanc fâché. Une fois que ce public engraissé à l’aide de ses propres préjugés atteint une masse critique, il peut être ainsi utilisé à des fins politiques et on s’en sert allègrement pour un ensemble de causes qui convergent autour de l’idée d’être dans son char (contre le transport en commun, pour le 3e lien), quand ce n’est pas la cause de la radio-poubelle elle-même (« LIBÂÂRTÉ ! »). Tout est dit ou presque, la formule étant aussi dérivative que les propos qu’on y véhicule.

Puisque le travail militant bénévole est trop souvent encore réapproprié sans la moindre mention, reconnaissons la grâce de la dédicace de l’autrice au collectif militant Sortons les radio-poubelles, qui mérite plus qu’amplement cette reconnaissance.

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