Une décennie de colère

No 82 - janvier 2020

Éditorial du no 82

Une décennie de colère

Nous avons commencé la décennie 2010 par de grandes mobilisations donnant l’impression de mettre à mal les pouvoirs en place. Sans être tout à fait remplis d’espoir, il nous semblait possible de voir l’avenir des luttes sociales avec une note d’optimisme.

À la suite de la crise de 2008, il s’est développé une prise de conscience populaire concernant l’aberration d’un système économique et politique qui accentue les inégalités et méprise les processus démocratiques. Cela s’est traduit par divers soulèvements populaires qui tentaient de combattre la mainmise néolibérale sur nos sociétés, qui bien sûr se met en forme de multiples manières selon les régions du monde. L’occupation de places publiques marqua le début de la décennie, comme manière de donner un ancrage physique élémentaire à une démocratie réelle. On l’a vu lors des printemps arabes, chez les indignados du 15-M en Espagne et au Portugal, au sein du mouvement Occupy, et plus tard à Nuit Debout en France. Au Québec, c’est une certaine grève étudiante, avec son déluge de manifestations et son subversif vacarme casserolesque, qui a véritablement marqué notre entrée dans cette décennie.

Ces soulèvements populaires ont souvent réclamé une autonomie à l’égard des partis politiques, mais aussi des syndicats et des mouvements institutionnalisés. Ce rejet radical du monde politique établi (« Ils ne nous représentent pas », disaient les indignados) leur a valu un lot de critiques, d’autant plus que les avancées concrètes furent souvent difficiles à percevoir.

De fait, l’optimisme ne dura pas longtemps… On a cru un temps dépasser le néolibéralisme alors qu’on assistait plutôt à sa mutation autoritaire, à laquelle s’est ajoutée la montée d’un nationalisme chauvin, du racisme, de la haine et de l’extrême droite. Des chefs d’État autocrates se maintiennent en Russie, Turquie, Indonésie, Hongrie et ailleurs. L’extrême droite parvient à se faire élire dans des pays aussi puissants que les États-Unis, le Japon, le Brésil. Au Québec, nous nous souviendrons longtemps de tristes et longues années d’austérité budgétaire et on peut parier que la CAQ n’opérera pas par elle-même de virage majeur sur ce plan.

Alors que la décennie tire à sa fin, deux phénomènes importants nous inspirent pour la suite des choses.

D’abord, les dernières années ont vu la montée de voix peu audibles jusque-là à gauche. Les mouvements autochtones, dans la foulée d’Idle No More, ont forcé une réflexion sur l’héritage du colonialisme dans nos institutions et dans notre culture. Le mouvement antiraciste persiste et signe malgré la haine montante et interpelle vivement une gauche qui a trop longtemps négligé cette bataille. Des personnes se réclamant de la diversité sexuelle et de genre s’affirment et demandent respect. L’intersectionnalité est sortie des milieux universitaires et renouvelle notre approche des luttes sociales. Et bien sûr le féminisme, plutôt discret il y a 10 ans, exerce actuellement un leadership remarquable.

Ensuite, au moment où le découragement pourrait saper le moral des militantes et militants les plus aguerris, voilà que dans de nombreux pays, sur tous les continents et sans concertation, les peuples se révoltent. Ils le font pour réclamer leur autonomie, pour que leurs gouvernements mettent en place des mesures répondant à l’urgence climatique, pour plus de justice sociale. À Hong Kong, en Catalogne, en France, en Irak, en Algérie, au Soudan, au Liban, au Chili, en Équateur, les gens n’ont pas hésité à prendre la rue malgré la dure répression qui les attendait.

Drôle de décennie que celle qui vient de s’écouler, basculant de la révolte à la régression, à la révolte encore. Après avoir connu d’importants reculs sur le plan social et politique, après avoir vu se réanimer les vieilles flammes du ressentiment et de la haine, voilà que s’annonce un grand réveil. L’élite économique et le système qu’elle maintient, grands responsables des inégalités sociales et des dérèglements climatiques, sont à nouveau sur la sellette.

Chez nous, l’arrogance des oligarques qui, au nom du développement économique, appuient les projets d’expansion pétrolière et gazière ne passera pas comme une lettre à la poste. Nous avons vu le 27 septembre à quel point la résistance couvait. Qu’ils soient caquiste ou libéral, nos gouvernements devront répondre de leurs choix capitalistes destructeurs. La rue les attend au détour.

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