La voix d’un journal régional

No 82 - janvier 2020

Diversité journalistique

La voix d’un journal régional

Il y a tout juste dix ans, l’Abitibi-Témiscamingue se dotait d’un journal culturel. Un projet médité longuement qui a pris forme au bout de cinq ans de réflexions, de brassage d’idées et de questionnements. Parmi ceux-ci : un tel projet est-il possible ?

C’était d’abord un besoin du milieu culturel régional : celui de faire connaître le travail des artistes de l’Abitibi-Témiscamingue. L’apparition de L’Indice bohémien venait aussi alimenter un dynamisme culturel florissant dans la région et incitait les citoyen·ne·s à sortir pour aller à la rencontre des arts et de la culture. Après dix ans, le journal est resté 100 % indépendant et vivant. Récemment, il s’est même offert un rajeunissement visuel. Dans les prochains mois, ce sera au tour de sa plateforme Web. Alors que les médias connaissent des difficultés sans précédent et que la diversité des voix est en péril, qu’est-ce qui permet à ce petit journal régional au mandat plutôt pointu de tirer son épingle du jeu et de conserver son indépendance ? Sa formule contient peut-être des éléments de réponse. Bien que celle-ci ne puisse pas s’appliquer à l’ensemble des médias, elle ouvre une perspective qui mérite d’être étudiée.

Un média communautaire

Dès sa création, le journal culturel de l’Abitibi-Témiscamingue s’est inscrit dans la catégorie des médias communautaires. Cette caractéristique est au cœur du fonctionnement et de la philosophie du journal : il est un produit de la communauté et il s’adresse à la communauté. Au fil du temps, les collaborateurs·trices et les chroniqueurs·euses de L’Indice bohémien ont apporté leur couleur au journal.

Non seulement la communauté rédige le contenu de L’Indice, elle se l’approprie. Le contenu est d’ailleurs d’une richesse et d’une diversité impressionnantes. Entre la critique du roman d’une autrice témiscamienne et la nouvelle de la création d’une œuvre écologique dans une petite localité d’Abitibi, on trouvera les textes d’opinion de nos chroniqueurs·euses, des rubriques portant sur l’environnement, le développement numérique ou l’histoire.

Une approche sociale de la vie culturelle

La région jouit d’une vie culturelle assez imposante pour que ce mensuel se consacre exclusivement à l’actualité culturelle. À dire vrai, L’Indice bohémien ne couvre jamais tout ce qui se passe sur le plan culturel dans la région, car il s’en passe beaucoup ! Le journal a pourtant souhaité, il y a quelques années, élargir son mandat et modifier légèrement son appellation. Plutôt que « journal culturel », on l’appelle maintenant « journal socioculturel ». Une nuance qui rend d’abord compte de l’essence toute sociale du média et de l’appropriation de ce journal par les citoyen·ne·s. Mais elle traduit surtout une volonté de penser son contenu en considérant la culture comme composante d’une société. Des faits sociaux ne peuvent-ils pas être examinés à travers une approche culturelle et des faits artistiques, sous un angle politique ou social ? L’Indice bohémien considère que ces champs sont profondément reliés.

Concrètement, cette approche socioculturelle se traduit d’une part dans l’apport des chroniqueurs·euses. Des chroniques thématiques permettent à des collaborateurs·trices d’aborder différents thèmes. Nous mentionnions précédemment l’environnement et l’histoire, et ajoutons à cette liste la chronique Premières Nations. On y compte également des textes d’opinion. L’Indice bohémien offre une rare tribune dans la région où se confrontent les idées et où les auteur·e·s partagent leur vision de certains phénomènes sociaux ou événements d’actualité.

L’élargissement du spectre d’intérêt de L’Indice bohémien prend aussi la forme de dossiers thématiques. Chaque parution comporte en effet un dossier qui permet d’inclure des collaborations spéciales et de proposer aux collaboratrices et aux collaborateurs une plus grande variété de sujets. Souvent choisis de manière à souligner un événement qui se déroulera pendant le mois couvert (dossiers « Femmes » en mars, « Environnement » en avril, « Premières Nations » en juin, pour n’en nommer que quelques-uns), ces dossiers permettent d’ancrer encore davantage le média dans sa communauté ainsi que dans son contexte social et historique. Cela permet en quelque sorte de rapprocher les arts et la culture de l’actualité sociopolitique.

Célébrer les richesses du territoire

En Abitibi-Témiscamingue, prétendre faire un journal culturel représentatif de toute la région et de toute la communauté ne peut se faire qu’en tenant compte autant des grandes communautés que des petites, des initiatives imposantes autant que des projets émergents, et surtout en considérant les différentes communautés qui peuplent ce grand territoire. Ici, on pense particulièrement aux Premières Nations.

L’Indice bohémien offre de formidables occasions de mettre de l’avant les initiatives autochtones en matière d’art et de culture. Ainsi que l’exposait Ariane Turmel-Chénard dans les pages de cette revue [1], les artistes des Premières Nations, en Abitibi-Témiscamingue comme dans d’autres régions, sont de plus en plus présent·e·s dans les institutions muséales et occupent, de manière générale, une place grandissante sur la scène culturelle. Pour ce petit journal, cette vitalité alimente la banque de sujets mensuelle et permet d’offrir une vitrine à ces différentes initiatives. Mais au-delà de la promotion des productions artistiques, cela permet de provoquer des rencontres et de favoriser le dialogue et l’échange dans un respect mutuel. 

Chaque mois de juin, pour souligner la Journée nationale des peuples autochtones, L’Indice bohémien consacre un dossier thématique aux Premières Nations. Bien que la rédaction du journal cherche à mettre de l’avant les manifestations culturelles anicinabek chaque fois que l’actualité culturelle le permet, l’idée d’y porter une plus grande attention dans une édition spéciale est de placer les artistes anicinabek à l’avant-scène tout en s’assurant que ces articles ressortent du lot de l’actualité culturelle régulière. Cela vient aussi d’une intention de solliciter des collaborations spéciales et de souligner des initiatives d’un point de vue qui n’est pas forcément celui des arts et de la culture. Enfin, ce dossier permet aussi de donner la parole aux Anicinabek. La rédaction de l’éditorial de juin est d’ailleurs fréquemment confiée à une personnalité autochtone de la région.

L’économie sociale à la rescousse des médias d’information ?

Alors que les médias d’information connaissent de profonds bouleversements et qu’une commission parlementaire a le mandat de se pencher sur leur avenir, force est de constater que des changements importants s’imposent pour le bien-être de l’information nationale, régionale et locale. La diversité des voix en matière de journalisme doit être protégée et encouragée. Comment favoriser l’émergence et le maintien de médias indépendants à l’extérieur des conglomérats qui nuisent à la diversité plutôt qu’ils n’y contribuent ?

Alors que le quotidien La Presse est récemment passée des mains d’une entreprise privée au modèle d’un organisme à but non lucratif, les quotidiens du Groupe Capitales Médias préparent à leur tour leur transition vers l’économie sociale et prévoient développer des coopératives de solidarité. C’est aussi le modèle qu’a choisi le premier conseil d’administration de L’Indice bohémien quand est venu le temps de choisir un modèle entrepreneurial. L’Indice est toujours une coopérative de solidarité. Celle-ci emploie deux employées permanentes qui assurent les tâches d’administration, de coordination et de rédaction, ainsi que quelques personnes contractuelles. Pour ce journal communautaire, la formule est viable.

L’économie sociale se distingue en son essence des modèles d’affaires traditionnels en ce sens « qu’elle vend ou échange des biens et services non pas dans le but de faire du profit, mais plutôt dans celui de répondre aux besoins de ses membres ou de la communauté qui l’accueille [2]. » Quand on parle d’information, cette nuance est fondamentale, puisque l’intérêt premier des propriétaires de l’entreprise est de servir le bien commun plutôt que de s’enrichir. Ainsi, l’information est traitée non pas selon des intérêts financiers, mais bien en fonction de l’intérêt public. Cesser de voir l’information en regard de son potentiel de générer du profit est peut-être une clé pour la sauvegarde de la diversité journalistique. Encore faut-il que ces entreprises soient suffisamment rentables pour assurer leur survie, dira-t-on. En effet, et c’est pourquoi de nombreux acteurs du milieu journalistique militent pour la création d’un fonds québécois dédié au milieu des médias d’information. Tous les médias d’information ne deviendront pas des entreprises d’économie sociale. Mais le développement de coopératives de solidarité dans le milieu journalistique est certainement digne d’intérêt.


[1Ariane Turmel-Chénard, « Territoire habité », À bâbord !, no 80, été 2019, p. 37. 

[2Économie et innovation Québec, « Qu’est-ce qu’une entreprise d’économie sociale ? ». En ligne : www.economie.gouv.qc.ca/bibliotheques/bref/quest-ce-quune-entreprise-deconomie-sociale

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