Accueil du site > No 37 - déc. 2010 / jan. 2011 > Espace musique et Radio-Canada

Culture

Espace musique et Radio-Canada

Six ans de malheur

Claude Vaillancourt

On ne fête pas les sixièmes anniversaires. C’est que le chiffre « six » est difficile à situer et ne s’intègre pas dans la cadence régulière des multiples de « cinq ». Par contre, il vaut la peine de rappeler les six ans d’un non-événement, l’élimination d’un des bijoux de notre patrimoine québécois, l’excellente Chaîne culturelle de Radio-Canada, remplacée par l’insipide Espace musique. Une pareille désolation mérite d’être rappelée à tous les ans.

Cette année, l’ouverture de la nouvelle saison d’Espace musique a été marquée par un autre couac : le non-renouvellement du contrat de l’animateur Dan Behrman, qui a eu la mauvaise idée de mettre sa passion et sa grande connaissance des musiques qu’il diffusait au service d’une émission de qualité. On nous avait déjà fait le coup et chassant des ondes Georges Nicholson qui ravissait et captivait nombre d’auditeurs.

À Espace musique, on préfère aux gens compétents des personnalités vues ailleurs, à la télévision si possible. Et surtout, il faut arracher comme de la mauvaise herbe tout ce qui pourrait conduire à faire réfléchir l’auditeur. Alors que la défunte chaîne culturelle accomplissait avec compétence et intelligence sa fonction de radio éducative, dans le sens le plus noble du terme, le nouvel Espace musique n’offre qu’un paisible ronron, un mélange des genres qui neutralise tout, avec des animateurs gentils et infantilisants qui ne doivent surtout rien apprendre à leur public.

Dans un intéressant essai, Comment le capitalisme nous infantilise (Fayard, 2010), le politologue Benjamin Barber montre comment le libre marché exige des consommateurs dociles. Cette docilité se fabrique en infantilisant à haute échelle les populations, en favorisant, nous dit l’auteur, le facile plutôt que le difficile, le simple plutôt que le complexe, le rapide plutôt que le lent. Tout cela se fait aux dépens de la citoyenneté, de l’attitude responsable, réfléchie et exigeante qu’elle implique.

Une trahison

Voilà en gros ce à quoi s’est ajustée Radio-Canada lorsqu’elle a transformé sa Chaîne culturelle en un informe Espace musique. Ce que plusieurs ressentent comme une forme de trahison  : cette nouvelle entreprise d’infantilisation provient non plus d’une grande firme capitaliste, avec des intérêts économiques bien ciblés, mais bien de la radio publique, en principe indépendante du marché, dotée d’une mission de service public – une radio qui devrait être facteur d’émancipation, et non pas d’aliénation.

La décision de mettre à mort la Chaîne culturelle en dit long sur l’attitude de ceux qui contrôlent la destinée de la radio d’État. Sous prétexte de s’attaquer à un pseudo élitisme, on fait preuve de l’envers de l’élitisme, d’un anti-intellectualisme primaire, qui est une forme de mépris encore plus grand que l’« élitisme » dénoncé. Radio-Canada s’en est prise à la fois à ceux qui fabriquaient une radio de grande qualité et qui se sont fait éliminer, et au public en général que l’on ne considère plus capable de s’ouvrir à des discours riches et instructifs.

Les dirigeants de Radio-Canada mènent leur barque avec une raideur et un dogmatisme qui excluent tout débat ou toute remise en cause. Le public de la Chaîne culturelle, les artisans qui y ont travaillé ont eu beau multiplier pétitions, articles dans les journaux ou revues spécialisées, lettres et autre type de pressions, ils n’ont reçu en échange qu’une impitoyable fin de non-recevoir. Encore cette année, des protestataires ont demandé en vain le retour en onde de Dan Behrman. Comment les dirigeants d’un service public, en véritables autistes, peuvent-ils faire preuve de tant d’indifférence et de fermeture d’esprit envers un public fidèle, articulé, aux demandes bien orientées ? Pourquoi cette chaîne publique, entièrement indépendante des commanditaires, cherche-t-elle à imiter servi­lement les chaînes commerciales ? Mystère…

Des auditeurs en exil

Le chroniqueur des médias du Devoir – journal élitiste, il faut l’avouer ! –, Stéphane Baillargeon, a énuméré dans l’édition du 20 septembre de nombreux secteurs qui ne sont plus couverts par les grands médias : la littérature, l’architecture, la musique classique, les arts vivants, les arts visuels. Des formes émérites, indispensables à la formation de l’identité culturelle d’un peuple, et qui étaient bien couvertes par la Chaîne culturelle.

Heureusement, la technologie moderne nous permet d’aller chercher ailleurs ce que ne nous offre plus Radio-Canada, par le biais d’Internet. Nous pouvons ainsi capter d’autres chaînes publiques qui, elles, ne renoncent pas à leur devoir et à la qualité, telles France Culture et France Inter. Mais est-ce normal de trouver à l’étranger ce que nous devrions obtenir ici ? Et qu’en est-il alors de notre vie culturelle québécoise ?

Espace musique est sauvé d’une plus grande déchéance par ses émissions du soir et du week-end, certaines de ces dernières – les meilleures – étant d’ailleurs les plus populaires. Tout n’est donc pas perdu. Mais est-il vraiment permis d’espérer que les dirigeants de Radio-Canada s’ouvrent à la raison et se mettent à l’écoute de tous ceux qui leur demandent de revenir à une pro­grammation riche, instruc­tive et de qualité ?

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