Carlos Liscano, l’écrivain et l’autre

No 37 - déc. 2010 / jan. 2011

Culture

Carlos Liscano, l’écrivain et l’autre

Le grand combat

J’écris pour cesser d’être celui que je suis.
Carlos Liscano

L’ écrivain et l’autre est le sixième livre traduit en français de Carlos Liscano, auteur uruguayen considéré comme un des écrivains latino-américains les plus importants de sa génération. Le livre se présente sous la forme de réflexions fragmentaires en marge d’un roman impossible à écrire. « J’ai commencé mon roman en visant très haut, beaucoup d’ironie. […] L’histoire habituelle  : un individu ordinaire qui veut juste avoir une vie ordinaire, et l’Autre, qui le travaille de l’intérieur, qui le maintient hors de la vie, comme observateur. À la fin ils sont inséparables, même si chacun rejette son associé. Mais je ne suis pas capable de trouver une suite à cette histoire. L’excès d’ironie depuis le début rend tout développement impossible. Du moins ne suis-je pas capable de faire en sorte que l’histoire continue. » (p. 20)

Excès d’ironie devenant ce « trou sans contenu de l’ironie » dans lequel tombe l’autre, l’inventeur de l’écrivain, trou labouré à l’extrême par le « culti­vateur de néant ». Une lutte s’amorce entre l’écrivain et l’autre, soit pour sortir du trou et redonner sa «  terre  » au cultivateur, soit pour chercher l’infini, l’enfance et la vie dans le chaos du langage. Une lutte sans issue selon Liscano, une lutte déchirante forcément, l’un paralysant l’autre avant de lui donner l’occasion de s’élancer vers des sommets lumineux ou de plonger dans des blocs d’abîmes, incarnés aussi dans de véritables cachots.

Pour Liscano, il ne suffit pas d’écrire pour être écrivain, bien que celui-ci n’existe que par ses livres. Le style n’a à être ni cultivé ou élégant, mais personnel, et écrire consiste à reconstruire son expérience du monde à travers ce style personnel, en assumant sa singularité dans ce qu’elle a de plus douloureux. Mais le style n’est pas tout, contrairement à ce que proclament d’innombrables modernistes. tre écrivain pour Liscano, c’est surtout inventer l’écrivain. Et cette invention n’est pas une tâche, « c’est une conviction, une foi à laquelle on accède. C’est une discipline, un voyage vers la lucidité. » (p. 50) « La littérature n’est pas un point d’arrivée, écrit-il encore. […] C’est un territoire immense, plein de lieux cachés, où ne peut entrer qui n’a pas une passion et un engagement absolus. » (p. 25) Engagement absolu envers qui et quoi ? Il faut s’inventer à son tour comme lecteur pour avancer sur ce terri­toire dangereusement escarpé, à la limite de l’humain comportant du bon, de l’ignoble et du médiocre.

l’enfant de La Teja

Carlos Liscano naît en 1949 et grandit à La Teja, un quartier populaire de Montevideo. Sa mère est domestique avant d’être travailleuse du textile, son père est marchand itinérant de fruits et de légumes avant de posséder un petit magasin. La plupart des livres de Liscano évoquent d’une manière ou d’une autre son quartier : « En ce temps-là, raconte le narrateur de la nouvelle Santo Gomez, La Teja était un vrai trou, des gens à moitié gauchos, une poignée d’Espingouins, un ou deux Basques et une flopée d’anarchistes, et si on n’était pas quelqu’un on n’était rien. Comme je vous le dis [1]. » Tout part d’ici, puisque la vie et l’œuvre de Liscano sont non seulement consacrées à devenir, mais à écrire ce devenir et à devenir ce qu’il écrit. C’est d’ailleurs dans les rues de La Teja que naît le cultivateur de néant  : « Il se souvient qu’il avait neuf ou dix ans, qu’il jouait au football dans la rue avec d’autres enfants. Soudain, au milieu de la partie, il cessait d’appartenir au groupe. Il était en dehors et observait les autres, et il jugeait et se jugeait. tre là, courir après le ballon n’avait aucun sens. Et même plus : il ne comprenait pas ce que faisaient ces enfants, ce qui les motivait, pourquoi tant d’enthousiasme. » (p. 134) Bien sûr le gamin qui bottait le ballon n’employait pas ces mots, et il faudra qu’entre l’enfant et l’adulte surviennent l’écrivain et l’Histoire.

La communauté hétérogène de La Teja est pauvre et peu instruite, mais riche d’une culture populaire et d’une tradition de luttes politiques et syndicales. « Encore aujourd’hui, raconte l’auteur en entrevue, les discussions politiques font l’éducation même des enfants. » Et de s’étonner à nouveau qu’on employait dans les conversations des concepts marxistes comme « unité de classe ouvrière [2] ». Le terreau de l’engagement politique est pour le moins fertile.

Ses parents valorisent l’éducation et l’inscrivent à l’école militaire, gratuite en ce pays fortement militarisé. Élève studieux et solitaire, il se passionne notamment pour les mathématiques, qu’il approfondit tout seul. Un peu plus tard, à l’école d’aéronautique des Forces armées où il apprend à piloter des avions, il milite chez les Tupamaros, mouvement armé inspiré de la révolution cubaine et qui se bat contre les groupes antisémites. C’est au milieu des années 1960 que le mouvement surgit, à quelques maisons de chez lui. « C’était mes voisins, dit-il en entrevue, je les connaissais depuis l’enfance. » Soupçonné par les militaires d’être un dirigeant (« Je n’étais qu’un simple militant » dit-il encore aujourd’hui), il est emprisonné une première fois durant trois mois, puis pendant treize ans, de 1972 à 1985. C’est en prison qu’il devient écrivain, en 1980, après avoir abandonné les mathématiques, faute d’un guide pour avancer. Liscano a un sens aigu des équivalences, et une connaissance intime de l’ironie. De larges pans de son histoire sont racontés dans L’écrivain et l’autre et dans Le fourgon des fous.

« L’île » et l’ironie

Soumis à la torture et à un régime de détention pour prisonniers politiques, il est un jour envoyé en isolement pour plusieurs mois. On appelle cette zone des cachots « l’île », car pour ces prisonniers il s’agit de « ramer » jusqu’à leur cellule, véritable home comparativement au trou. Liscano y « ramera » pendant sept mois. Pour ne pas perdre la tête, il décide de devenir écrivain, rêve qu’il nourrit depuis qu’il a douze ans. Il commence alors un roman. Mentalement, puisqu’il n’a pas de papier et qu’il est plongé dans l’obscurité.

 L’ironie de cette histoire ne tient pas seulement au fait que le pénitencier où il est enfermé s’appelle Libertad, flambant neuf, aérien, érigé sur 96 colonnes et construit en pleine campagne juste pour les prisonniers politiques, hommes et femmes [3].  « Durant ces années d’enfermement et de torture, écrit Liscano, où la culture devait se cacher, simuler et dissimuler, en un lieu où par définition rien ne doit pousser, un homme d’un peu plus de trente ans se consacrait à s’inventer en tant qu’écrivain. […] C’est alors que j’ai compris, comme cela arrive parfois, d’un seul coup, que celui que je voulais être dépendait de moi et de personne d’autre. Ça été l’acte de liberté le plus important de toute ma vie […] Ironie d’accéder à la liberté de l’esprit dans le lieu par excellence où aucune liberté n’existe. » (p. 85)

Un autre problème s’ajoute à celui d’écrire mentalement : ne pas savoir sur quoi écrire. Liscano fait de cette difficulté son sujet. C’est son premier roman, inédit en français, La Mansión del tirano, qui rappelle d’ailleurs le livre impossible à l’origine de L’écrivain et l’autre. L’idée en elle-même n’a rien d’exceptionnel, la modernité littéraire et artistique repose largement sur l’impossibilité de raconter une histoire, voire même d’écrire ou de créer. Sous ce manque d’inspiration apparent couve une réflexion sur la création littéraire, sur la vie et sur le processus d’individuation. Liscano a d’abord cru qu’il y avait d’un côté l’écrivain et de l’autre un magma de mots, et qu’écrire consistait à extirper les mots de ce vase extérieur. Puis il découvre – après tant d’autres écrivains – que cette dualité n’existe pas, que l’écrivain est lui-même ce « magma », ce chaos bourré de conflits, de luttes, de combats sans issues ; qu’il lui faut creuser, aller au fond de lui-même, de l’ironie qui le torture (p. 104). Ce travail insensé, qui s’apparente à une forme de mysticisme, s’accomplit dans le silence et la solitude, sans souci d’originalité ou de prestige littéraire, dans l’immobilité et l’enfermement. Il ne s’agit pas de devenir quelqu’un, mais écrivain. Autant dire personne et l’univers, et surmonter la mort. Combat perdu d’avance.

Voyage au bout de la nuit

Entre 1980 et 1985, il se livre à une activité frénétique de lecture, d’écriture et de réflexion sur la littérature, se consacre entièrement à l’invention de Liscano. Il lit et s’inspire de Céline, Kafka, Musil, Beckett, Buzatti, Thomas Mann, Felisberto Hernández, un peu Cortazar (p. 168-169). Il raconte dans L’écrivain et l’autre que n’ayant pas assez de ses seize heures de veille, il se réveille la nuit – quand il n’est pas entre les mains du bourreau – pour réfléchir aux questions que lui posent la littérature et cette liberté de l’esprit fraîchement conquise. L’engagement politique est forcément mis en question.

Liscano cesse d’être un militant politique au moment où il écrit La Mansión del tirano. Pourquoi ? « Parce que le militant doit croire à des choses très définies. Le type qui a écrit La Mansión touche à beaucoup de registres, et du coup il ne peut croire à aucun. Cela ne me rendait ni pire ni meilleur que mes compagnons. Cela me donnait de la distance par rapport à la prison, par rapport à moi-même, par rapport à ma vie. » (p. 86)

L’écrivain ne renie pas ses convictions, loin de là. Il n’abandonne jamais son engagement pour diverses causes, même à l’époque où il est en exil à Stockholm après sa sortie de prison, le 14 mars 1985, mais il cesse de militer dans un parti. Toute cette question de la conviction et de la croyance est fondamentale, et Liscano lui trouve un équivalent dans sa foi en l’écrivain, équivalence laïque et littéraire de la foi religieuse ou de l’engagement politique radical.

Les livres de Liscano, romans, poésies, essais, pièces de théâtre, sont des questions ouvertes sur la liberté, la foi, le doute, l’engagement. Pourquoi écrire ? À une époque, il a cru qu’il écrivait pour avoir du pouvoir, revanche légitime du gamin de La Teja, « L’enfant élevé dans une maison où il n’y avait pas un seul livre, mais pour qui il n’y avait rien de mieux que les livres. » (p. 29) Puis surgit une tout autre vérité  : il écrit pour résister aux pouvoirs. « La lutte pour le pouvoir à travers la littérature, n’est-ce pas ridicule ? Non, ce n’est pas la lutte pour le pouvoir [...]. C’est la lutte contre le pouvoir qui écrase, lie à un endroit, à un mode de vie prédéterminé. Mais pour échapper au pouvoir il n’y a que deux voies  : soit on vit en marge, soit on a du pouvoir. L’artiste vit en marge au moins une partie de son existence. » (p. 170) Mais Liscano va plus loin encore en construisant ses livres, son style, contre les pouvoirs ; en scrutant par le travail même de l’écriture les ruses du pouvoir jusqu’au fond de lui-même, souvent contre les canons littéraires. «  J’ai voulu, je veux être libre et, en essayant de l’être, plus d’une fois j’ai perdu la liberté. Je crois avoir compris que la liberté est un petit animal délicat, toujours en danger, qu’il faut protéger non seulement contre les autres, de la famille, du groupe, de la société, des organisations, mais aussi fondamentalement contre soi-même. » (p. 167)

Passion et engagement envers qui et envers quoi demandions-nous plus haut ? Envers l’être et la littérature. Liscano trouve dans les mots et le dépouillement de son style une petite lampe avec laquelle il plonge au plus obscur de l’âme, jette un peu de lumière sur ses illusions. C’est ce qu’il appelle l’invention de l’écrivain, nécessaire voyage vers la lucidité qui ne vise pas seulement à détruire toute illusion – il ne resterait plus rien –, mais à distinguer les meilleures.


[1Santo Gomez dans Carlos Liscano, Le rapporteur et autres récits, Paris, 10/18, 2005, p. 43.

[2« Dossier Carlos Liscano », Le Matricule des anges, Montpellier, no. 112, avril 2010, p. 18-25.

[3« Échapper au silence  », avant-propos à Carlos Liscano, Souvenirs de la guerre récente, Paris, 10/18.

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