Rencontre

Paco Ignacio Taibo II

par Claude Rioux

Claude Rioux

C’est au café l’Utopik que nous avons rencontré l’écrivain [1], avec sa légendaire bouteille de Coca-Cola à la main, qu’il avait dû apporter du dehors, la maison n’en vendant pas. Les Mexicains sont les premiers buveurs du fameux jus brun. Paco, qu’on ne prendra pas à snober ses compatriotes, en est un grand connaisseur. Il préfère le Coca-Cola fait au Liban, « plus sucré ».

Exilé au Mexique avec ses parents anti-franquistes en 1958, Paco est dix ans plus tard sur la place des Trois cultures à Tlatelolco, où il survit au massacre du 2 octobre 1968. Il avait déjà publié son premier livre ; il publiera près d’une quarantaine de romans policiers [2]. Son héros, un « détective indépendant », le borgne et boiteux Héctor Belascoarán Shayne, est fils d’un père basque et d’une mère irlandaise, doublement étranger mais aussi « deux fois fils de résistants ». Sorte de Zorro narquois, «  mi Jean Valjean, mi-Che Guevara », Belascoarán Shayne lève le voile sur les crimes sordides de la bourgeoisie, les coups fumants des terratenientes et les assassinats de syndicalistes. Avec, toujours en toile de fond, ces «  événements historiques, politiques et sociaux où transparaissent un système, des mécanismes ». L’agencement des séquences – malgré un intérêt modéré pour le « suspense » –, la mise en scène d’une culture populaire d’une richesse extravagante et l’usage de l’argot des pelados (paumés) le placent haut parmi les écrivains mexicains les plus populaires, au-dedans comme au-dehors de son pays.

Celui pour qui écrire un roman « c’est continuer la lutte contre l’État par d’autres moyens » n’en reste toutefois pas là. Proche du mouvement des syndicats indépendants depuis les années soixante-dix, il s’emploie à mettre au jour l’histoire ouvrière du Mexique, écrivant « des dizaines de brochures » sur les anarcho-syndicalistes, Ricardo Flores Magón, l’expérience radicale au Mexique, les grèves de cheminots, l’origine du bolchevisme mexicain. Récemment, il a écrit un roman à quatre mains avec le sous-commandant Marcos – le deuxième s’avère cependant un piètre écrivain de polar. C’est inspiré par une double préoccupation de « récupérer l’histoire cachée du Mexique » et de « payer tribut à la figure populaire qu’est Pancho Villa » que Paco Ignacio Taïbo II écrit actuellement une biographie du célèbre révolutionnaire mexicain. Que veut-il apporter de plus que ce qu’a écrit sur Pancho Villa l’historien allemand Friedrich Katz ? « Il ne donne même pas les noms des chevaux de Pancho Villa, alors que des centaines de corridos [3] en parlent ! » dit celui qui, dans toute son œuvre, n’a eu de cesse de dépasser le clivage entre culture populaire et culture savante.

Attristé par la corruption qui sévit au sein du PRD (parti de la gauche), rêvant tout de même d’une victoire de son candidat Andrés Manuel López Obrador aux présidentielles de juillet 2006, son cœur penche cependant pour l’« autre campagne » lancée par les zapatistes du Chiapas.

P.-S.

Claude Rioux

NOTES

[1] Paco Ignacio Taïbo II était invité à Montréal dans le cadre des Journées Alternatives.

[2] Parmi les plus connus : Jours de combat (1976), La Vie (1987), La bicyclette de Léonard (1993), tous publiés chez Rivages, et Archanges (1988) publié chez Métailié (dates de parution au Mexique).

[3] Chanson typique du Mexique, composée par tout un chacun bien que certains morceaux appartiennent à un répertoire connu de tous, le corrido raconte souvent l’histoire d’un personnage populaire, révolutionnaire ou bandit.

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