Répression ciblée aux Philippines

No 12 - déc. 2005 / jan. 2006

Témoignage d’une délégation internationale

Répression ciblée aux Philippines

par Jill Hanley

Jill Hanley, militante au Centre d’appui aux Philippines (un groupe de solidarité montréalais), a participé à une délégation internationale invitée à la fin du mois d’août 2005 par des groupes populaires philippins, afin de pouvoir témoigner des abus aux droits humains. Dans cet article, elle nous livre ses observations personnelles ainsi que les résultats de la « Mission de solidarité internationale ».

Durant l’année 2002, le président George Bush commençait à se référer aux Philippines comme étant « le deuxième front dans la guerre contre le terrorisme ». Après le 11 septembre 2001, des milliers de soldats ont été envoyés aux Philippines sous prétexte d’offrir de la formation à l’armée philippine. Une mauvaise réédition, étant donné la longue lutte menée par les Filipinos afin de mettre les États-uniens à la porte durant les années 80. La « Guerre contre le terrorisme » est présentement en train de servir d’excuse au régime de la présidente Gloria Arroyo qui réprime son opposition d’une manière dont serait fier l’ancien dictateur philippin, Ferdinand Marcos, et ce, en toute impunité.

Violations de droits humains : une campagne contre l’opposition

L’ONG philippine de défense des droits KARAPATAN a recensé pas moins de 3 560 cas de violations de droits humains directement imputables au régime Arroyo au cours des quatre dernières années. Les victimes incluent 198 308 individus, 18 977 familles et 123 communautés. Il y a présentement plus de 230 prisonniers politiques à travers le pays. Le meurtre, le 16 novembre 2004, de sept grévistes à la Hacienda Luisita (HLI) de Tarlac Central – des militaires ont tiré sur une ligne de piquetage et une manifestation d’appui – marquait le début d’une campagne nationale d’assassinats et de disparitions de militants (voir encadré).

Après le mois sanglant de mars 2005, des groupes philippins ont lancé leur appel à la « Mission de la solidarité internationale ». Faisant face à cette augmentation d’assassinats, enlèvements, disparitions et détentions de militants, une coalition de groupes populaires aux Philippines a envoyé un appel à leurs alliés autour du monde, leur demandant de venir témoigner de la situation d’essayer de provoquer une mobilisation internationale. Cinquante-deux délégués, venant de 16 pays, ont répondu à cet appel. Ils ont été accompagnés par 49 délégués philippins. Ils étaient répartis en 5 équipes afin de visiter 5 régions du pays : Mindoro, Samar, Surigao, Hacienda Luisita. Des considérations de sécurité ayant empêché la cinquième équipe de se rendre Mindanao, celle-ci a alors visité les communautés musulmanes de Manille.

Hacienda Luisita : symbole national

L’équipe visitant Hacienda Luisita, dont je faisais partie, était parrainée par le KMU (Mouvement premier mai, une fédération syndicale nationale) et le KMP (un mouvement paysan philippin) et reçue localement par les syndicats en grève, ULWU et CATLU [1], ainsi que des membres de la communauté, des personnalités religieuses et certains officiels. Abritant un vaste complexe d’usines de transformation agro-alimentaire, la Hacienda Luisita est une propriété privée de près de 12 000 hectares où habitent près de 35 000 personnes. Elle est la propriété des Cojuangcos, la famille de l’ancienne présidente philippine, Corazon Aquino, qui exerce un pouvoir considérable au niveau national.

La grève a éclaté le 6 novembre 2004 quand les 5 000 membres de ULWU ont protesté contre le congédiement de 327 de leurs membres et officiers au début de la négociation de leur convention collective. Les 700 membres du CATLU se sont joints à la grève le jour même, par solidarité et par intérêt commun. Ensemble, ils ont construit une « ligne de piquetage » permanente et ils se sont organisés pour occuper les lieux 24 heures sur 24 pour toute la durée de la grève. Des repas communs, le partage de ressources et des discussions politiques faisait de la ligne de piquetage un lieu de rencontre pour la communauté.

La demande principale des grévistes constitue un affront à la famille Cojuangco : la redistribution de la terre aux 35 000 résidants. Ayant obtenu une présence militaire sur les lieux, le drame éclate le 16 novembre 2004 quand les soldats ont tiré sur une foule réunie autour de la ligne de piquetage, tuant au moins 7 personnes et laissant 47 personnes avec des blessures sérieuses. Depuis, les militaires se sont installés dans la majorité des villages de la Hacienda, instituant un climat d’occupation.

L’équipe d’observation internationale a effectué des entrevues avec 34 victimes, familles et témoins de la violence ; des rapports post mortem des photographies ont été consultées et de l’observation directe de séquelles physiques, des vidéos des incidents et des visites aux sites des évènements ont fourni un portrait de la situation des droits humains. La délégation était hébergée sur la ligne de piquetage, en partie afin d’être le plus possible avec les grévistes et en partie parce que la situation sécuritaire sur la Hacienda ne permettait pas une libre circulation [2].

La délégation a pu documenter une série de violations de droits humains à Hacienda Luisita, établissant facilement la responsabilité de la police locale, des Forces armées, de la famille Cojuangco et, ultimement, de la présidente Macapagal Arroyo. Les violations incluent : le massacre lui-même ; la torture de détenus et blessés après le massacre ; l’exécution sommaire de militants ; des arrestations et interrogations illégales (au nombre de 111 au 16 novembre 2004, mais d’autres ont eu lieu depuis et cela continue) ; les menaces de mort et autres formes d’intimidation de militants ; confessions forcées (en particulier en lien avec le NPA) ; surveillance ; molestation de femmes détenues ; la négation des droits au travail et à la terre des travailleurs agricoles et manufacturiers.

Les histoires racontées par les témoins sont profondément perturbantes. Durant le massacre, par exemple, Jhaivie Basilio, 21 ans, a reçu une balle dans la jambe et a essayé de s’enfuir. Des soldats l’ont pris et essayaient de le ramener dans le complexe de l’usine. Basilio a résisté et plaidait pour sa vie. La réponse des soldats a été de le frapper au visage avec la crosse de leur carabine et de lui donner des coups de pied, brisant les os de ses joues. Quand Basilio a continué à résister, ils ont mis du fil barbelé autour de son cou pour le traîner à l’intérieur du complexe où ils l’ont suspendu à la clôture avant de lui tirer une balle finale dans la poitrine. Son corps a été retrouvé à l’extérieur de la guérite du complexe à 3h du matin le 17 novembre 2004, ainsi que les corps de deux autres victimes, tous par la suite accusés d’être des membres du NPA et d’avoir commencé le massacre en tirant, de la foule, sur les soldats.

Alors que je rédigeais cet article, j’ai appris qu’une des personnes rencontrées durant la mission, Ricardo « Ka Ric » Ramos, président du syndicat CATLU, avait été assassiné devant chez lui avec 3 autres militants de la Hacienda le 25 octobre 2005 (voir photo). Entre les 25 et 26 octobre, 8 militants ont été assassinés à travers le pays.

Malgré la répression extrême et continue à Hacienda Luisita, il faut souligner que les grévistes et leurs alliés sont retournés sur les lieux le lendemain du massacre, ont repris leur piquetage et continuent à lutter contrer les Cojuangcos et les Forces armées. Ils commencent à mettre en place des projets d’agriculture collective afin de réaffirmer leur indépendance face aux Cojuangcos et comme affirmation concrète de leur droit à la terre.

Appel à la solidarité

Chacune des équipes est rentrée à Manille avec des rapports aussi choquants que celui résumé ici. Ils ont été compilés dans un rapport général qui, après son jugement par un « Tribunal populaire », a été soumis au Sénat philippin comme preuve contre la légitimité de la présidence de Gloria Arroyo. Un des objectifs de la mission – attirer l’attention média- tique philippine et internationale par la présence de délégués étrangers « respectables » comme des professeurs, des avocats et des personnalités religieuses et afin de légitimer les efforts des groupes populaires contre ces violations – était atteint avec une présence quotidienne dans les médias locaux et nationaux. L’autre but était de générer une pression internationale contre le régime Arroyo, afin de retirer l’appui étranger à cette femme qui permet la violation des droits fondamentaux de ses concitoyennes.

Le Centre d’appui aux Philippines mène une campagne en coalition avec des groupes de solidarité philippins à travers le Canada, insistant pour que le Canada retire son aide au régime Arroyo et exerce un contrôle sur les compagnies minières canadiennes, entre autres Placer-Dome, qui ont déjà été impliquées dans la répression des dissidents contre leurs activités aux Philippines.

ANNEXE

Assassinats politiques survenus en mars 2005 uniquement

• 1er mars : Quatre membres de GABRIELA, une alliance nationale de groupes de femmes, sont illégalement arrêtées et détenues dans la province de Quézon.

• 3 mars : Abelardo Ladera, conseiller municipal sous la bannière Bayan Muna [3] et allié des grévistes HLI, est assassiné à la Ville de Tarlac [4]. Le même jour, Danny Macapagal, ancien secrétaire général provincial de BAYAN (Nouvelle alliance patriotique) et coordonnateur provincial de Bayan Muna jusqu’en 2004, est enlevé par des hommes armés à Nueva Ecija. On n’a aucune nouvelle de lui.

• 7 mars : Me Romeo Capulong, juge ad litem, avocat des droits humains bien connu et allié des grévistes HLI, survit à une tentative d’assassinat à Nueva Ecija. Me Dizon, une autre avocate proche des grévistes, est illégalement arrêtée et détenue à Zambales.

• 8 mars : Angelina Besunia, organisatrice paysanne, est arrêtée au Mindanao et maintenue incomunicada pendant une semaine avant que les militaires ne la présente aux médias, prétendant qu’elle est membre du New People’s Army (NPA).

• 9 mars : Romeo Sanchez, coordonnateur régional de Bayan Muna, ancien secrétaire général régional de BAYAN et journaliste à la radio à Ilocos, est assassiné à Baguio.

• 10 mars : Ernesto Bang, agent d’information provincial du parti politique AnakPawis, regroupant des travailleurs, paysans et pauvres urbains, est tué devant chez lui à Bikol.
• 13 mars : Le père William Tadena, prêtre de l’Église indépendante philippine, est assassiné après avoir célébré la messe. Lui aussi était un supporteur des grévistes HLI.

• 14 mars : Me Felidito Dacut, coordonnateur régional de Bayan Muna et avocat de droits humains, est tué à quelques mètres de son bureau à Leyte.

• 16 mars : Joel Reyes, organisateur pour AnakPawis et chauffeur de tricycle motorisé, est assassiné à Bikol. Le même jour, 25 détenus musulmans du Camp Bagong Diwa à Manille sont tués durant une émeute supposément provoquée par des membres d’Abu Sayaf.

• 17 mars : Victor « Ka Ben » Concepcion, secrétaire général du groupe paysan AMC et coordonnateur municipal d’AnakPawis, est assassiné à Luzon Central.

• 22 mars : Me Charles Juloya, avocat des droits humains et candidat à la vice-mairie d’Aringay, La Union, se fait tirer 8 fois sur son chemin vers les funérailles de Romeo Sanchez (voir 9 mars). Il repose dans un état critique. Le même jour, Rolly Cueva, organisateur de l’Association Aeta (une tribu autochtone) de Luzon Central est assassiné à Zambales.

• 24 mars : Marlene Esperat, journaliste qui luttait contre la corruption, est tuée chez elle, devant ses enfants, à Mindanao.


[1ULWU, le Syndicat des travailleurs Luisita uni représente les travailleurs agricoles dans les champs de canne à sucre et CATLU, le Syndicat du Central du sucre de Tarlac, représente les travailleurs de l’usine de sucre.

[2Durant la Mission, les Forces armées philippines harcelaient toutes les équipes et certains témoins, les suivant et distribuant des tracs contre leur présence. La nature publique de la mission dictait que les délégations ne parlaient ouvertement qu’avec des personnes qui avaient déjà un profil public, afin ne pas mettre en danger les vies de nouvelles personnes auparavant inconnues par les officiels.

[3Bayan Muna (Le peuple en premier), parti politique progressiste, victime depuis quelques années d’un grand nombre d’attaques contre ses membres et militants.

[4Un témoin clé du massacre, Marcelino Beltran, a été assassiné le 8 décembre 2004.

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