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Timor oriental

Une indépendance timorée

par Christian Brouillard

Christian Brouillard

Longtemps ignorée de la majorité du public occidental, à l’exception d’une poignée de militantes et d’intellectuels engagés (dont Noam Chomsky et Eleine Brière), la lutte pour l’indépendance du peuple du Timor oriental a connu une brève flambée d’intérêt en mai 2006, au moment où faisait rage un conflit opposant divers éléments de la police nationale timoraise, les forces armées et des « gangs » de rue. Cette explosion de violence a eu pour conséquences l’intervention militaire de l’Australie (légitimée par l’ONU) ainsi que la démission du premier ministre timorais Mari Alkatiri. Par la suite, la situation au Timor oriental est retombée dans l’oubli, laissant un sentiment de confusion sur le sens à donner à ces événements. Il y a là, pourtant, un enjeu qui dépasse le simple contexte du Timor, amenant à nous interroger sur la portée des indépendances nationales en cette période de mondialisation capitaliste.

Autodétermination et occupation indonésienne (1974-1999)

Le Timor est une petite île située au nord de l’Australie et à l’est de l’archipel indonésien, que les hasards de la colonisation ont coupée en deux. La partie occidentale a été intégrée à l’Indonésie en 1949. Le Timor oriental, colonisé par le Portugal, constituait pour sa part depuis longtemps une entité distincte.

Avec l’écroulement du colonialisme portugais en avril 1974, l’accession du Timor oriental à l’indépendance semblait inéluctable. Le gouvernement du FRETILIN (Front de libération du Timor oriental, indépendantiste et « socialiste »), principale organisation politique soutenue par la majorité de la population, proclame l’indépendance du Timor oriental le 28 novembre 1975. Neuf jours plus tard, le pays fut envahi par l’armée indonésienne. Il apparaissait clair, aux yeux de la dictature militaire en place à Djakarta, que l’émergence d’un État indépendant et progressiste aux frontières de l’Indonésie constituait un fâcheux exemple dont les répercussions pouvaient ébranler son pouvoir. Rappelons que l’État indonésien, vaste archipel comprenant 17 000 îles, était déjà en butte à plusieurs mouvements autonomistes, entre autres aux Moluques, en Aceh et en Papouasie occidentale. Il s’agissait donc de briser brutalement les volontés indépendantistes de la population timoraise en imposant un régime d’occupation, le tout avec la complicité et le soutien des puissances occidentales dont, au premier chef, les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l’Australie et le Canada [1].

De 1975 à 1999, la répression menée par les militaires indonésiens fut constante et impitoyable [2]. La Commission pour la vérité et la réconciliation, mise en place après l’accession à l’indépendance du Timor, calculait que le nombre de victimes dû à la brutalité du régime indonésien s’élevait à 183 000, soit près du quart de la population totale. Toute proportion gardée, le génocide timorais est comparable, par son ampleur et ses impacts, à ceux qui se sont produits au Rwanda en 1994 et au Cambodge sous Pol Pot (1975-1979).

À cette répression tous azimuts, il faut ajouter une politique d’assimilation et d’implantation de colons indonésiens en vue « d’éradiquer » la résistance timoraise. Rien n’y fit, la résistance perdura et réussit même, à la fin des années 90, à mettre au grand jour le problème timorais sur la scène internationale. Au même moment, l’Indonésie est frappée durement par la crise éconmique qui sévit en Asie du sud-est (1997-98) et n’a d’autre choix que d’adopter un profil bas afin d’obtenir l’aide internationale souhaitée. C’est ainsi que le nouveau président indonésien Yusuf Habibie accepta le principe d’un référendum, supervisé par l’ONU, sur l’autodétermination du Timor oriental.

Indépendance et développement

Le 30 août 1999, 75,8 % des Timorais votent pour l’indépendance. Dès lors, les militaires et des milices pro-indonésiennes commencent à mettre le territoire à feu et à sang, détruisant plus de 75 % des infrastructures. Après plusieurs jours de massacres, déportations et pillages, l’ONU se décide à expédier une force militaire internationale sous commandement australien. Le 20 septembre 1999, une administration provisoire sous contrôle onusien est mise en place afin de concrétiser les résultats du référendum et, surtout, de reconstruire une société en bonne partie détruite. Le 20 mai 2002, l’indépendance est formellement proclamée alors que le président, Xanana Gusmao (ancien leader de la résistance), et le premier ministre, Mari Alkatiri du FRETILIN, entrent en fonction. Des institutions relativement démocratiques sont donc mises en place mais il reste le défi de surmonter les séquelles d’un génocide et les limites imposés par le mal-développement.

En effet, le problème est de taille. Les ravages laissés par le régime indonésien ainsi que les faiblesses économiques inhérentes à un pays du Sud font en sorte que le Timor oriental est un des pays les plus pauvres de la planète. Selon un récent rapport de l’ONU (2006), la moitié de la population n’a pas accès à l’eau potable et est au chômage alors que le revenu per capita atteint à peine 370 $ par an. Les indicateurs de développement, loin de s’améliorer (sauf, modestement, au niveau de l’éducation et de la santé), ont tendance à se dégrader. Quant aux revenus que le nouvel État espère tirer des champs pétrolifères situés au large de l’île, ils tardent à se matérialiser. C’est que l’Australie lorgne depuis longtemps ces richesses, ayant déjà entamé, en 1979, des négociations avec l’occupant indonésien pour se partager le magot… Reprenant les discussions avec le nouveau pouvoir, l’État australien et les pétrolières entendaient bien imposer leur agenda [3]. Ces pressions ont eu pour effet de diviser la direction politique timoraise. On retrouve ainsi d’un côté Mari Halkiri qui, tient un discours plus nationaliste, basé sur une vision autonomiste du développement (refusant ainsi de se plier aux diktats des institutions financières internationales comme la Banque mondiale), alors que, de l’autre côté le ministre des affaires étrangères, José Ramos-Horta, adopte une position plus « réaliste », rappelant que c’est grâce à l’Australie que le Timor a pu obtenir son indépendance. Ce réalisme en matière de relations internationales a d’ailleurs conduit Ramos-Horta à soutenir l’intervention américaine en Irak…

Un simple conflit interne ?

C’est donc dans ce contexte de pauvreté et de pressions extérieures qu’éclate, en février 2006, un conflit au sein des forces armées. Au départ, les griefs semblaient « régionalistes » : les militaires provenant de l’ouest du Timor-oriental se sentant discriminés par rapport à ceux de l’est [4]. Il faut dire que le noyau dur de l’armée timoraise est formé en bonne partie d’anciens guérilleros originaires de l’est du territoire. L’ouest, plus proche de l’Indonésie, a été beaucoup moins impliqué dans la résistance et, surtout, a fourni des membres aux milices pro-indonésiennes qui ont tout saccagé aux lendemains du référendum de 1999… À cette lutte pour le pouvoir au sein des forces armées s’est superposé un autre antagonisme, cette fois-ci entre l’armée et la police, dont les membes proviennent aussi majoritairement de cette zone ouest du pays.

Rapidement, le conflit prend de l’ampleur et une partie des militaires fait sécession. En avril, les mutins organisent une manifestation avec le soutien de civils, essentiellement des jeunes sans-emploi, qui tourne à l’émeute et au pillage lorsque l’armée intervient.

L’escalade de la violence et l’inefficacité de l’intervention militaire australienne (décidée le 24 mai) ont propulsé la crise au sein des instances politiques. Les insurgés et une partie de la population accusent le premier ministre Mari Alkatiri d’être le responsable de la situation et demandent au président Gusmao sa résignation. Après une partie de bras de fer où Ramos-Horta et Gusmao menacent de démissionner si Alkatiri ne se retire pas, la crise se dénoue lorsque ce dernier remet sa démission en tant que premier ministre, aussitôt remplacé (oh ! hasard) par Ramos-Horta.

Ce changement à la tête du pouvoir timorais fut hautement salué par le premier ministre australien John Howard, affirmant qu’il s’agissait là d’une première étape pour régler la crise du Timor-oriental. Comme le relevait un commentateur australien [5], c’est une stratégie de développement autocentré pour le Timor qui est remise en question au profit d’une ouverture plus grande au marché mondial et aux entreprises australiennes. Avec toutes les conséquences sociales et économiques (aggravation de la pauvreté et de la dépendance externe) que cette ouverture ne peut qu’entraîner.

P.-S.

Christian Brouillard

NOTES

[1] Sur l’implication occidentale dans l’invasion du Timor et le soutien à la dictature indonésienne : Noam Chomsky, Responsabilité des intellectuels, Marseille, Agone, 1999 et Sharon Scharfe, Complicity : Human Rights and Canadian Foreign Policy, Montréal, Black rose books, 1996.

[2] Pour plus de détails sur cette période : Éleine Brière, Bitter paradise : the Sell-out of East Timor (vidéo) ; C. Brouillard, Timor oriental : la longue marche, Regroupement de solidarité avec les autochtones, Montréal, octobre 1999 ; C. Budiardjo et L Soei Liong, The War Against the East Timor, Londres. Zed. 1984.

[3] Jean-Pierre Catry, « Quand l’Australie spolie le Timor-Oriental », Le Monde diplomatique, novembre 2004.

[4] On peut trouver une excellente chronologie du conflit en ligne : « 2006 East Timor crisis » ; http://en.wikipedia.org/ wiki/2006_East_Timor_crisis

[5] Tim Anderson, « « East Timor : Achievements of a failed state », www.newmatilda.com.

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