La révolte des banlieues

No 12 - déc. 2005 / jan. 2006

France

La révolte des banlieues

par Helena Roux

Confronté à une révolte née de l’accumulation des inégalités et des discriminations dans les banlieues et les quartiers pauvres, le gouvernement français vient de franchir une nouvelle étape, d’une extrême gravité, dans l’escalade sécuritaire. Même en mai 1968, alors que la situation était bien plus dramatique, aucune loi d’exception n’avait été utilisée par les pouvoirs publics.

Les émeutes touchant les banlieues de Paris et de plusieurs autres villes s’inscrivent dans le climat d’extrême tension sociale qui règne actuellement en France, et qui se manifeste sous diverses formes et, surtout, contre diverses catégories de la population. Bien que la répression touche les uns et les autres, il faut distinguer la problématique des immigrés récemment arrivés en France de celle des gamins de banlieues. S’il est vrai que les parents d’un grand nombre d’entre eux ont jadis immigré en France, nous sommes ici face à des banlieusards français et non à des enfants « issus de l’immigration récente » et qu’il faudrait « intégrer » dans le système.

Devant la situation explosive des banlieues, il est stupéfiant de constater que personne ne sait très bien qui sont ces jeunes (ce sont les gros titres des journaux) et les spéculations vont bon train : tantôt auteurs de violence aveugle et irréfléchie, tantôt bandes organisées et sans doute noyautées par... on ne sait qui d’ailleurs ! Le recours à l’artifice religieux est évidemment facile et cela en dit long sur les contradictions républicaines en matière de conception de l’intégration. Mais s’agit-il donc bien d’intégration ?

L’exclusion économique

Les gamins des banlieues sont certes exclus du système, mais parce qu’ils sont chômeurs, relégués dans des ghettos et subissant certainement les effets du contentieux post-colonial subsistant toujours dans la société française. Toutefois, comme l’attestent de multiples reportages bien intentionnés, une partie de la population de ces mêmes quartiers « s’intègre » plus ou moins parfaitement au système « métro-boulot-conso »...

Pour comprendre globalement ce qui se passe dans les banlieues, il faut prendre acte de la violence qui s’exerce contre les droits sociaux, économiques, du travail et des atteintes portées aux droits fondamentaux de tous les citoyens au nom de la « sécurité nationale ». Certes, il n’est pas étonnant que les principaux stigmatisés se défendent de la manière la plus spectaculaire. Cela dit, il faut rappeler la répression musclée, il y a un peu plus d’un mois, contre les travailleurs de la Société Nationale Corse Méditerranée (SNCM), en grève pour protester contre le projet de privatisation de leur entreprise. À la même période, les bagagistes de l’aéroport de Roissy ont été forcés de suspendre leur mouvement de grève parce qu’il « constituait un danger pour la sécurité nationale ». Dans le contexte actuel de l’embrasement des banlieues, le gouvernement vient de déclarer illégale la grève entamée il y a un mois par les travailleurs de la Régie des transports de Marseille. La cour a en effet estimé que les revendications des grévistes, pour être « politiques », n’étaient pas recevables – fait sans précédent dans l’histoire du mouvement social français.

S’ils témoignent tous d’un climat de violence sociale, exercée depuis le haut, tout semble séparer ces phénomènes. Le déni de « conscience politique » envers les jeunes des banlieues d’une part, le contrôle syndical et le soi-disant statut privilégié des travailleurs d’autre part, semblent empêcher toute convergence. Pourtant, des rencontres sur le terrain pourraient bien un jour avoir lieu. Que pourrait-il se passer alors ? En tout cas, l’embrasement a désormais aussi gagné les banlieues des autres grandes villes de France.

Le cycle répression – provocations

L’état d’exception décrété par l’État français débouche sur une série de mesures répressives et d’actions coercitives : reconduction à la frontière des étrangers ayant été arrêtés dans le cadre des « émeutes » (la plupart des arrestations ont eu lieu a posteriori, et non en situation de flagrant délit) et instauration d’un couvre-feu. Des « blogueurs » ont été arrêtés pour « incitation à la violence » ! Un article paru dans le Monde référait au rapport d’un député du Val de Marne (région parisienne) sur l’insécurité, rapport proposant d’établir des mécanismes permettant de détecter les « comportements déviants » dès la crèche, c’est-à-dire chez les enfants âgés de 6 mois à 3 ans... Le rapport propose toute une panoplie de mesures répressives, allant de la suppression des allocations versées aux familles de délinquants jusqu’à l’éloignement – à « plus de 500 kilomètres de chez eux » – des récidivistes.

Ce qui ressort des témoignages de personnes vivant en banlieue et ayant participé aux évènements, c’est que l’exclusion totale a conduit les gamins au sentiment de n’avoir plus rien à perdre. De véritables politiques sociales, éducatives, culturelles et de travail sont impossibles à mettre en place dans le cadre du modèle néolibéral européen. On arrive donc à des aberrations telles que proposer l’abaissement de l’âge de la scolarité obligatoire à 14 ans (au lieu de 16), afin de réduire le nombre d’élèves victimes de l’échec scolaire... La proclamation de l’état d’urgence et la stigmatisation des « étrangers meneurs d’insurrection » (dixit Sarkozy) ne font que nourrir le cycle enchaînant provocations et répression. Comme le résumaient les organisations lançant un appel ces derniers jours, «  les banlieues n’ont pas besoin d’état d’exception : elles ont besoin, désespérément, de justice, de respect et d’égalité ».

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