Les non-lieux de la culture

Divertir et le reste...

par Léon Bernier

Léon Bernier

En apparence et sous sa forme la plus spectaculaire, la culture, au Québec, n’a jamais été aussi présente. Le cinéma québécois fait salle comble et gagne des prix à l’étranger. Céline Dion et le Cirque du Soleil font fortune à Las Vegas. Robert Lepage est devenu une sommité mondiale du théâtre, sans parler des divers groupes rock québécois qui, nous dit-on, font fureur à New York. De cela tout le monde parle et tout le monde se congratule, comme si ces succès témoignaient de la vitalité de la culture québécoise. De quoi témoignent-ils en fait, sinon que le Québec est une société moderne qui participe, comme les autres, à la mondialisation des marchés, dont celui de la culture ? Si l’on continue à s’ébahir de ces succès, n’est-ce pas d’ailleurs le signe que la société québécoise n’y est pas pour grand chose ? Autrement, ils nous sembleraient découler tout naturellement de choix collectifs plutôt que d’apparaître comme des miracles individuels ou des deus ex machina. Osons dire qu’en matière de culture, le Québec récolte ce qu’il ne mérite pas.

Que les médias en général ne parlent que des succès de masse ou de ce dont tout le monde parle se comprend tout à fait dans une logique marchande. On s’attendrait tout de même à autre chose de la radio-télévision d’État qui, pourtant, se distingue de moins en moins sous ce rapport et tend à devenir une réplique à peine plus sophistiquée de ce qui se fait dans le privé. On ne soulignera jamais trop la perte que représente l’abolition par Radio-Canada de l’ancienne chaîne culturelle. Elle n’était certainement pas parfaite. Elle négligeait plusieurs domaines artistiques dont la danse et les arts visuels, mais elle avait au moins le mérite de donner à penser. En devenant Espace musique, cette chaîne a précisément délaissé, en plus des autres domaines, tout ce qui, dans le domaine musical, pouvait exiger un peu d’effort et d’ouverture sur l’inconnu. Bien sûr, on y retrouve d’excellents concerts enregistrés et de bonnes émissions de jazz. Mais peu importe l’heure du jour, tout y est fait pour rendre la vie facile à l’auditeur. Tout y est enrobé de ce ton léger, enjoué, racoleur. Comme si le Québec entier n’avait plus qu’envie de rire, n’avait plus d’autre désir que de se faire dorloter.

Il n’est pas exclu que la culture, entendue ici comme ensemble des domaines de la création-diffusion-consommation artistique, puisse à l’occasion servir de baume pour l’âme. Tant mieux si elle le fait. Mais ce n’est pas sa fonction première qui est plutôt de questionner et donc éventuellement de déstabiliser. Du moins en a-t-il été ainsi jusqu’à maintenant. Serions-nous entrés dans une nouvelle ère où la culture serait vouée à ne plus être autre chose que du divertissement ? Pour une bonne partie de la population, toutes classes sociales confondues, c’est déjà sans doute le cas. À l’évidence aussi pour une partie des créateurs, qui se retrouvent à cet égard sur la même longueur d’onde que leur auditoire et se contentent, en toute satisfaction, de répondre à la demande et à la redemande. Dans ce monde du divertissement, qui est aussi celui des best-sellers, des festivals et des galas, c’est la sanction de l’auditoire qui prime. On y consomme une culture qu’on veut à peu près toujours la même mais en même temps toujours renouvelable. C’est une culture du jetable, où les vedettes instantanées valent autant que les artistes qui ont derrière eux plusieurs milliers d’heures de travail.

Même l’aide à la création n’échappe pas à la logique marchande qui imprègne désormais le monde de la culture. Auparavant, cette aide était destinée à permettre aux artistes de s’adonner en toute liberté à un travail que l’on savait pertinemment devoir échapper aux diktats extérieurs, notamment aux impératifs économiques. Aujourd’hui, une bonne partie de cette aide est accordée aux « producteurs culturels » pour faciliter leur insertion sur le marché, comme s’il ne s’agissait plus d’assurer au créateur de culture les conditions de son autonomie, mais au contraire de l’amener à considérer cette autonomie comme un luxe, sinon une prétentieuse imposture, alors même qu’il peut jouir d’un plein statut d’agent économique.

Il ne s’agit pas, loin de là, de dénier aux créateurs le droit de jouir, comme tout le monde, de conditions de vie décentes, ce qui n’est certes pas le cas aujourd’hui comme le montrent toutes les études. Dans une conjoncture où la création culturelle serait tout entière soumise à une logique marchande, il est loin d’être sûr, cependant, que tous les artistes y trouveraient leur compte, en particulier les plus intransigeants quant aux conditions de réalisation et de diffusion de leur démarche. Mais il faut surtout se demander ce que cela pourrait représenter par rapport au statut même de la culture.

Si une part de la culture est déjà partie prenante de la nouvelle économie, une autre part, sans doute la plus importante mais aussi la moins largement partagée dans la population, y reste étrangère. Nombreux sont en effet les artistes qui continuent d’actualiser une conception du travail artistique comme activité autonome, dont la justification sociale n’est pas à chercher dans la part d’audience rejointe, mais dans la fidélité la plus stricte aux exigences qu’impose une démarche authentique de création. Subsistent aussi des lieux de diffusion, dans tous les secteurs de la création, qui maintiennent, malgré les difficultés financières, une politique répondant à des critères strictement artistiques. Il existe encore également un public, dont le nombre est difficile à cerner, qui continue de fréquenter les œuvres exigeantes et les lieux qui les diffusent. Mais de plus en plus, cet espace autonome de la culture risque d’avoir à se définir comme espace de résistance. C’est ainsi qu’on a vu récemment des cinéastes intervenir à la défense du cinéma d’auteur face à l’hégémonie grandissante du cinéma commercial. Une résistance plus quotidienne mais non moins active existe du côté des librairies indépendantes qui, dans un environnement de grandes surfaces, s’efforcent de rester des lieux d’animation littéraire. On pourrait multiplier les exemples en évoquant notamment tous ces créateurs qui d’année en année maintiennent une pratique assidue, souvent sans véritable reconnaissance sociale si ce n’est celle de quelques individus parmi leurs pairs.

Quoi conclure sinon que la culture autonome, celle que nourrit la création authentique, ne va pas disparaître malgré tout, qu’elle reste même bien vivante, mais qu’elle risque de se retrouver de plus en plus dans des lieux pour initiés. Dommage pour la démocratisation de la culture.

P.-S.

Léon Bernier

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