Média

La cybercommunication

Vers une esthétique de la déinhibition ?

René Saint-Pierre

De la même manière que les moyens de communication passés ont réussi à abolir les barrières sociales liées au temps et à l’espace, les nouveaux moyens de communication tendent aujourd’hui à dissoudre ou à remettre en question une certaine notion d’identité culturelle et sociale dans le contexte d’un « vivre ensemble ailleurs ». Cette réflexion vise à rendre compte, sous l’angle des sciences humaines et à travers certains de ses aspects psychologiques et sociaux, d’attitudes et de comportements caractérisés par un rapport aux autres parfois distancié, parfois désincarné, mais semblerait-il sous la constante égide du devoir d’authenticité et d’une certaine forme d’esthétique de la désinhibition.

Quel est le sens à donner aux nouvelles expériences perceptives, sociales et identitaires vécues dans l’univers virtuel de l’Internet, plus particulièrement celui du Web 2.0, la nouvelle mouture d’un Web participatif lié au réseautage social ? Le cyberespace est maintenant perçu comme un espace géographique, culturel, psychologique et social à part entière. Les notions d’identité et de présence se développent selon différentes modalités opératoires, esthétiques et relationnelles où codes et règles de conduite se doivent d’être respectés afin d’y être considérés et de pouvoir s’intégrer et progresser au sein d’une communauté virtuelle. Cependant, on observe que le cyberespace est un espace en rupture avec l’espace d’échange et de communication traditionnel. Derrière le confort que procure l’anonymat de l’interface-écran, nous pouvons échanger, communiquer et partager notre identité réelle ou fictive, vivre par procuration un second, un triple, un quadruple moi.

Un espace en rupture avec la tradition

Le cyberespace, à travers certains environnements de communautique, est un espace psychologique en rupture avec l’espace d’échange et de communication traditionnel puisqu’il permet d’aborder de parfaits inconnus et de discuter avec eux de façon entièrement anonyme et désincarnée. Ces rencontres peuvent se faire à travers une multitude de dispositifs de communication plus ou moins sophistiqués allant de la messagerie instantanée (MSN) jusqu’aux environnements immersifs en 3D. Le cyberespace est également un espace géographique, culturel et social en rupture avec l’espace traditionnel puisqu’il transforme notre relation à l’espace et au temps. Il transforme cette relation dès lors que le dispositif technique permet d’abolir les distances physiques et d’être « ensemble ailleurs », maintenant ou plus tard. Il transforme aussi notre relation à la connaissance et au politique ainsi qu’à notre vie culturelle et sociale par l’émergence de la cyber citoyenneté : mobilisations communautaires autour d’une cause, participation à des plateformes d’expression personnelle et de réseautage social, etc.

Enfin, le cyberespace est un espace d’expérimentation et d’actualisation du potentiel personnel par la mise en relation de soi aux autres. Dans le cyberespace, l’individu peut explorer plus librement différentes manifestations de son identité personnelle et sociale sans être nécessairement soumis aux jugements et à la critique. De nouvelles formes d’identité émergent, et l’on voit s’y greffer de nouvelles attitudes, de nouveaux comportements exhibitionnistes. L’anonymat des avatars sociaux propose un cadre faisant éclater la notion d’identité, plus particulièrement celle d’identité multiple.

L’intime et le social : vers une esthétique de la désinhibition

Il est maintenant convenu d’exposer dans les réseaux sociaux (Facebook, MySpace, FlickR, Blogger, Skyblog, Viadeo, Linkedin, Twitter, etc.) nos récits d’expérience et passe-temps favoris (voyages, fêtes, événements particuliers, etc.), d’y présenter notre cercle de parents et amis, d’y annoncer notre occupation du moment, etc. Et le fait que les gens expriment aujourd’hui avec moins de pudeur leurs préoccupations, leurs joies, leurs peines et leurs états d’âme est caractéristique d’un phénomène ayant maintenant atteint un certain stade de maturité, voire de banalité.

Cependant, et sachant que ce phénomène d’exposition est bien réel, nous voulons savoir quel est le prix, voire le danger pour la vie privée et pour la sécurité personnelle des individus ? Nous savons que les adolescents aiment s’exhiber, ce qui ouvre la voie aux prédateurs sexuels ainsi qu’aux jeux de rumeurs et de cyberintimidation. Et les photos placées sur Internet demeurent accessibles très longtemps. On n’a qu’à imaginer le futur recruteur, lors d’un entretien d’embauche, questionnant le jeune candidat sur les multiples beuveries auxquelles il a participé dans le passé récent de son adolescence. Par ailleurs, la potentielle traçabilité de notre parcours virtuel sur la toile contient aussi le profil de nos intérêts politiques et de nos préférences culturelles. Serons-nous fichés selon que l’on s’intéresse à une cause sociale ou à une organisation politique particulière ?

Alors qu’en est-il du droit au respect de la vie privée ? Les réseaux sociaux peuvent-ils devenir cet immense Big Brother tel que l’avait visualisé Georges Orwell dans son roman 1984, un système totalitaire cherchant à réguler la conduite de la vie en société ? En fait, les réseaux sociaux sont d’immenses bases de données contenant des informations sur nos occupations personnelles et professionnelles, sur nos préférences culturelles, nos habitudes de consommation, ainsi que sur nos fréquentations, notre emploi du temps et certains de nos états d’âme, pour peu qu’on ait dévoilé ces informations. Les réseaux sociaux deviennent donc progressivement de puissants outils de profilage social d’abord pour les spécialistes du marketing relationnel, mais éventuellement pour plusieurs autres instances de la société civile ou institutionnelle.

« L’être ensemble et ailleurs » des réseaux sociaux trouve aussi ses avatars dans le domaine télévisuel. Les émissions appartenant au genre de la télé-réalité (Star Académie, Loft Story, etc.) brouillent les distinctions classiques entre fiction et information, entre les sphères de la vie publique et de la vie privée. Les émissions appartenant au genre de la télé cupidon ou de la télé confession (Dr. Phil, Oprah, Toute une histoire, etc.) attisent le goût à l’exhibitionnisme et au voyeurisme et réduisent la frontière entre l’espace de la vie publique et celui de la vie privée. Ces types d’émission répondent à la « demande d’éthique » caractéristique des sociétés capitalistes avancées en offrant une représentation du vivre ensemble fondée sur un simulacre d’authenticité, de vérité et de transparence à soi et aux autres.

Les réseaux de rencontres amoureuses n’échappent pas non plus à cette tendance sociale d’esthétisation de la désinhibition. Les pratiques sociales en témoignent puisque chercher l’âme sœur sur Internet n’est plus un tabou. Le phénomène touche désormais des gens de tous les âges et de tous les milieux. Que ce soit pour y chercher une relation durable ou pour y trouver une aventure, ce genre de site peut répondre à bien des envies, compulsions et désirs refoulés, dans un contexte où la nature même du cadre relationnel s’en trouve affectée.

Perspectives de recherche

Nous croyons qu’il y aurait lieu de s’intéresser davantage aux impacts sociaux que peuvent générer de tels environnements participatifs. Certes il y a cette promesse d’ubiquité, d’échange et de partage qu’offrent les réseaux sociaux, la messagerie instantanée et les jeux en réseaux. Mais n’y a-t-il pas lieu de se questionner plus en profondeur sur la nature des liens et la valeur relative des échanges vécus dès lors que l’on observe que les frontières entre l’intime et le social deviennent de plus en plus ténues ; et que le vivre ensemble ici et maintenant, de façon réelle et incarnée pourrait éventuellement devenir l’exception plutôt que la règle ? Craipau et Koster (2007) évoquent cette idée à partir d’un roman d’Isaac Asimov, écrit en 1957, et donnant bien avant l’heure une vision plutôt apocalyptique du vivre ensemble ailleurs :

« … Face aux feux du soleil, propose sur le mode de la science-fiction une vision de l’avenir de ces nouveaux modes de sociabilité : il décrit une société angoissée dans laquelle les rencontres effectives sont taboues. La technique sert de substitut aux phobies sociales, et c’est par écrans interposés que les gens se rencontrent désormais. »

Les réseaux deviennent possiblement le refuge qui renferme l’espace potentiel à l’émancipation de fantasmes démiurgiques destinés à faire naître prestige, pouvoir et contrôle, dans un contexte participatif frôlant, à bien des égards, un simulacre d’engagement social et cybercitoyen. À la société du spectacle et du loisir s’est substituée celle de la participation, du réseautage social et de la désinhibition.

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