Accueil du site > No 32 - déc. 2009 / jan. 2010 > La contamination des mots

Culture

La contamination des mots

Une petite goutte pour l’humanité, une grosse drop pour Laliberté

Gilles McMillan

C’est un euphémisme de dire qu’on entend beaucoup parler de la contamination des eaux – à moins que ce soit un leurre –, mais beaucoup moins de la contamination des mots. Alors que Guy Laliberté, grâce à l’assistance veule et bénévole des médias, tente de fasciner le monde avec la promotion de sa Fondation One Drop (qu’il appelle fallacieusement sa Mission sociale et poétique), la lecture ou la relecture de Don Quichotte s’avère hautement désaltérante. Sûrement pas pour comparer le Chevalier à la Triste Figure à la tête heureuse de Guy Laliberté, mais pour l’y opposer.

La leçon de Cervantès

Il y a plus de quatre siècles, en créant son personnage fou de chevalerie errante, Cervantès composait un roman étonnant sur les thèmes de l’idéal messianique et du sens de la littérature elle-même, de la poésie. Pourquoi et comment écrire ? D’où la modernité du roman sans doute. Le contraste avec le slogan publicitaire de One Drop permet de soupeser les mots que le chef d’une des plus grosses entreprises de divertissement au monde voudrait s’approprier, laissant le reste du monde sans voix, drapant son délire mégalomane avec les auras de l’idéalisme et de la poésie. Considérant la complicité des médias (dont Radio-Canada et L’actualité [1]), cela dépasse largement une simple affaire d’image d’entreprise. Au-delà des 35 millions de dollars dépensés pour cette mise en scène – mais de quoi au juste, de la colonisation touristique de l’espace et de l’imaginaire ? –, au-delà de cette entreprise de séduction et de divertissement, c’est ce qui s’appelle tenter de s’approprier tous les champs du possible. Don Quichotte réveille-toi, ils sont tous devenus fous !

Dans notre société malade de fausses vertus et de rigolades – la vertu suprême étant d’être en ce monde comme un poisson dans l’eau, tant financièrement que moralement –, on aime bien penser que la folie de don Quichotte est la métaphore d’un idéalisme généreux, même si on sait de moins en moins ce que cela veut dire, l’esprit d’épargne, d’entreprise et d’institution contaminant tout geste le moindrement innocent, gratuit, même imaginaire, surtout imaginaire.

On découvre au fil des mésaventures de don Quichotte que Cervantès se questionne sur le sens de la vie et des mots, de la littérature. Qu’est-ce que redresser les torts, combattre le mal ? Une intention pure peut-elle produire du mal ? Peut-on se fier à la pureté déclarée d’une intention, aux apparences ? Devrait-on se méfier des faux-semblants de la littérature de chevalerie, qui dénient la réalité pour offrir à son public des instants de bonheur facile ? Ou en rire ? Et que peut un homme avec ses pauvres moyens, ses paradoxes, sa quête éperdue d’idéal et ses faiblesses ?

Le génie poétique de Cervantès est d’avoir prêté à son personnage une cervelle bicéphale lui permettant d’être sage en paroles et fou en actes, ce qui confère au roman une puissante réflexivité. Une cervelle et un cœur semblables à ceux de n’importe quel individu osant l’aventure de son humanité singulière, poussé par ses chimères avant d’en être fatalement dépouillé. Alors que reste-t-il à l’homme après le réveil brutal ?

L’imaginaire étant sans limites, pourquoi la poésie du roman s’enfermerait-elle dans des formes convenues et des significations univoques, semble dire Cervantès, alors qu’elle peut être porteuse de folie et de raison, d’ombre et de lumière, de plusieurs versions d’une même histoire, en somme. Les deux états ne s’opposent pas nécessairement, du moins pas dans l’art poétique de Cervantès. Ils s’opposent dans la littérature et les pensées totalitaires cependant, qui ne cessent de changer de formes au cours de l’histoire, tout en s’appuyant toujours sur des rhétoriques du bonheur sans ombre, comme dans les contes de fées et les romans de chevalerie : l’idylle amoureuse, une île (pour Sancho) ou le paradis à la fin de vos jours, le progrès et la sacro-sainte modernité, la pureté de la race, une société sans classes dans un État sans opposition, une société de consommateurs, avertis et divertis, et, aujourd’hui, la rigolade vertueuse par excellence – l’environnementalisme gaga par exemple – arrimée à la toute-puissance du grand frisson technologique, du grand rave intergalactique. Ne perdez plus la face, faites-vous la refaire... et plantez-y un nez de clown, le masque cool des nouveaux tyrans.

Don Quichotte et Sancho ne voyagent pas parmi les étoiles dans des engins féeriques, mais à dos d’âne et de canasson, à travers la forêt de leurs rêves et déceptions, de ceux des personnages qu’ils rencontrent aussi. Une grande part de l’art romanesque et poétique de Don Quichotte tient dans l’écoute du récit des autres. Le génie poétique de Cervantès est de propulser ces histoires singulières par-delà les identités étroites, par-delà l’instrumentalisation de l’art et de la poésie.

Le truquage des mots et l’art-spectacle

Avec leur spectacle ostentatoire et assommoir, Guy Laliberté et ses sbires nouveau genre veulent contrôler toutes les sorties de route en usurpant les mots « mission » et « poésie ». Yann Martel, l’auteur de L’histoire de Pi, est appelé en renfort pour l’opération. Romancier animalier pur et dur, moraliste autoritaire – les histoires avec des animaux sont meilleures que les histoires avec des hommes, affirme sans contrepartie son roman –, scribe de service s’abreuvant à un multiculturalisme d’ambassade, à un internationalisme d’aéroport et à un œcuménisme au goût du jour, il répète en entrevue qu’il n’aime pas l’idée d’une industrie culturelle. La culture, selon lui, échapperait de facto aux règles triviales de l’industrie, à la loi du marché, profits et pertes, à l’objet de consommation.

On sait que c’est faux, au moins depuis Walter Benjamin [2]. Ce que le discours de Martel dissimule, c’est que la poésie, l’art, la littérature authentiques sont la plupart du temps en relation pour le moins conflictuelle avec ce qu’il appelle la culture [3]. Mais ce qui compte ici, parce que je doute que Laliberté ait lu Yann Martel, c’est qu’il fallait un Booker Prize à son plan de communication pour séduire les médias, donner un semblant d’autorité à son message insidieux : son industrie de divertissement multinationale, c’est de l’art.

La Fondation One Drop n’est rien de plus qu’une entité poursuivant des objectifs d’entreprise avec, en plus, la participation bénévole des employés du Cirque du Soleil et le partenariat d’ONG largement subventionnées par l’État, comme Oxfam-Québec. Rien ne prouve que son objectif déclaré, la préservation de l’eau, ne soit jamais atteint, alors que tout indique qu’il rapporte des bénéfices astronomiques, c’est le cas de le dire, à son fondateur et à son entreprise, ne serait-ce que par la publicité que rapporte tout ce vacarme médiatique autour de la question vitale de l’eau.

Des coopérants déplorent même que One Drop mette plus d’énergie à faire la promotion de ladite Mission sociale et poétique que de son action dans les différentes régions du monde où la Fondation gère des projets. Et c’est sans parler des multiples cas où l’industrie de Laliberté est en parfaite contradiction avec son pseudo message environnementaliste (Las Vegas, paradis du divertissement, engloutit des fleuves entiers, nécessite l’assèchement de territoires : la dévastation écologique que cette industrie implique est tout aussi condamnable que n’importe quelle autre). Finalement, n’en déplaise à la rédactrice en chef de L’actualité, Carole Beaulieu, la Fondation One Drop, comme toutes les fondations de ce genre, ne renouvelle pas la philanthropie, sauf par le crédit de générosité que plusieurs esprits empressés au consensus social leur accordent [4]. Elle n’est toujours qu’une supercherie caritative comme il en existe depuis le XIXe siècle, dont les finalités sont exactement les mêmes : masquer les effets pervers de son industrie, faire la promotion des valeurs d’entreprise et contrer toute autre solution aux problèmes qu’elles génèrent, voire au partage des richesses et des responsabilités.

Et le spectacle orchestré par Guy Laliberté est la meilleure démonstration de ce message fallacieux. Avec cette mise en scène puérile, aux accents de Passe-Partout, le spectaculaire vient tronquer un peu plus le réel, détruire un peu plus la vie. Destruction du vivant dont l’eau sert ici de métaphore, notons-le. Un nouveau pas dans le mensonge est franchi tant par l’ampleur et l’innocence de la représentation du problème de l’eau que par la récupération des mots « mission sociale » et « poésie », leur renversement de sens.

Une entreprise de diversion

Le thème du spectacle, L’eau pour tous, tous pour l’eau, laisse entendre que le problème de l’eau est l’affaire de tout le monde. Il n’est donc pas la conséquence d’un modèle de développement économique fondé sur la possession et l’exploitation des ressources naturelles par un petit groupe qui défend des intérêts privés. Ce qui impliquerait une responsabilité accrue pour les pays du Nord et pour les défenseurs du modèle libéral de l’industrie. Bien sûr que non : si c’est la faute de tout le monde, c’est la faute de personne en particulier. Le spectacle de Laliberté n’a pas d’autre signification que de diluer la responsabilité à l’égard de l’eau. Il s’agit en somme de noyer le poisson. Ce qui est étonnant, c’est le peu d’opposition que suscite ce message. En effet, comment s’opposer à une mission sociale et poétique, à l’art ?

La poétesse et essayiste Annie Le Brun notait, il y a une dizaine d’années déjà, que « … les mots se sont peu à peu laissé réduire à ce nouvel état de figurants dont le rôle est de dissimuler l’absence de ce qu’ils signifiaient jusqu’alors. » Ou encore : « … le langage est devenu l’ombre de lui-même jusqu’à n’être même plus porteur de l’ombre des choses. » [5] Ce n’est pas une idée neuve, mais révéler les nouveaux contresens, les nouvelles conditions du mensonge, l’est toujours apparemment. L’emploi du mot liberté par exemple, comme dans « libre-entreprise », sert à en maquiller l’absence. « Quant au mot poésie, poursuit-elle, s’il n’y avait que les poètes de cette fin de siècle pour lui donner sens, on serait prêt à y voir un synonyme à la fois de pose, vide, pusillanimité, suffisance, incontinence, bouffissure et, au bout du compte, de malhonnêteté profonde. » Poètes, sortez de la lune ! Si la littérature et l’art peuvent servir à quelque chose, c’est à ça : arracher les mots, les sens, la nature, la vie, les objets et les identités à ce qui veut les asservir.

Avec ladite mission sociale et poétique de Guy Laliberté, l’ombre vient de s’épaissir un peu plus sur les mots, qui passent dorénavant en apesanteur, coupés un peu plus de leurs racines, de l’histoire, puis saupoudrés sur la planète bleue via les médias bien pensants, les satellites et Internet. Inquiétante écologie. Ne cherchez plus, la vie n’a plus d’ailleurs. Les quêtes éperdues, c’est-à-dire désintéressées, logent dorénavant dans un centre touristique spatial, moulin à vent sans vent, cracheur de feu sans feu, chapiteau sans funambule animé par des clowns entraînés par la NASA à supporter le vide qu’ils creusent un peu plus chaque jour en érodant le langage. Et ceux-ci vont en paix, richissimes, satisfaits, affirmant sans répliques qu’ils font le Bien par Amour de l’Humanité, de la Terre et de l’Univers.

P.-S.

Gilles McMillan

NOTES

[1] Stéphane Baillargeon, « Un clown à la une », Le Devoir, 10-11 octobre 2009, p. E6.

[2] Le célèbre essai de W. Benjamin, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, est le meilleur argument qu’on peut opposer à l’angélisme culturel de Yann Martel. Dans cet essai, Benjamin s’interroge sur l’authenticité de l’art alors qu’on dispose de techniques pour le reproduire et le diffuser largement (la photographie notamment, le cinéma, etc.). La question de l’authenticité de l’art vs sa diffusion se pose depuis toujours, que ce soit à l’égard de l’industrie comme on l’entend depuis près d’un siècle, de l’institution ou des mécènes de jadis, de la cour. Benjamin montre aussi que la doctrine de l’art pour l’art, notamment en littérature avec Mallarmé, s’est développée contre toute fonction sociale de l’art. (Éditions Allia, Paris, 2006, p. 24).

[3] Cervantès nous en fournit un bon exemple, se trouvant en porte-à-faux avec la production littéraire de son époque, au point de mourir célèbre, mais pauvre et méprisé par les écrivains officiels de son temps, comme Lope de Vega. On pourrait évoquer aussi l’exemple de G. Flaubert qui, en plus d’avoir affronté les tribunaux pour sa Bovary, écrivait contre la médiocrité culturelle et littéraire de son époque (voir sa correspondance avec Maupassant). Les dadaïstes et les surréalistes déclarèrent leur dégoût pur et simple de la culture avec un petit et un grand c, et contre l’art officiel. Sade s’en prit non seulement à la culture, mais à ses fondements judéo-chrétiens. Le lien entre littérature et culture est pour le moins problématique. Et la discussion pourrait se poursuivre sur la question épineuse du passage de la culture de la subversion à la subvention de la culture…

[4] L’actualité, « La nouvelle philanthropie », p. 20 et suivantes, 15 octobre 2009.

[5] Annie Le Brun, Du trop de réalité, Paris, Gallimard, Folio essais, 2000, p. 66-69.

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