Le Québec en quête de laïcité

De sa pertinence dans un état laïc

Le cours d’Éthique et de Culture Religieuse

Louis Rousseau

Il était temps qu’une revue appartenant à la tradition progressiste québécoise décide d’accueillir une discussion portant sur le thème de la laïcité de l’État. Jusqu’à tout récemment, la gauche a généralement traité un peu trop à la légère tout débat touchant à la religion, assumant d’une manière non critique l’hypothèse d’une sécularisation « inévitable » de la société et le confinement du religieux dans la sphère des idiosyncrasies personnelles. J’aimerais y contribuer en proposant que la décision prise en 2005 d’implanter un programme obligatoire d’éthique et de culture religieuse aux niveaux primaire et secondaire constitue une invention éducative particulièrement pertinente de la part d’un État laïc occidental en ce début de siècle.

La laïcité

Pour que l’on puisse me suivre, je commence par préciser certaines distinctions conceptuelles, à commencer par le terme de laïcité lui-même. La laïcité se définit, en substance, comme l’harmonisation, à chaque fois liée aux conditions spécifiques d’une société, des trois principes du respect de la liberté de conscience et de religion et de sa pratique individuelle et collective ; de l’autonomie du politique et de la société civile à l’égard des normes religieuses et philosophiques particulières ; de la non-discrimination directe ou indirecte à l’égard des êtres humains (Baubérot, 2008). Ainsi résumée, la laïcité à la québécoise existe avec garanties juridiques depuis l’abolition de la religion anglicane à titre de religion d’État au milieu du XIXe siècle (Milot, 2002). Sa figure concrète a évolué dans le temps et cela signifie qu’elle peut gagner à de nouveaux aménagements particuliers qui ne peuvent en aucun cas, par ailleurs, réduire l’espace du religieux à celui de l’intime et du privé.

La séparation constitutionnelle de l’Église et de l’État, en régime libéral, n’implique pas l’indifférence de l’État à l’égard de la religion, puisque celle-ci existe comme fait social dans le cadre de sociétés de droit, dans des institutions publiques comme dans la conscience des individus. D’ailleurs, dans leurs pratiques de régulation, les États des démocraties libérales contemporaines interviennent régulièrement à propos de questions reliées au domaine religieux (Fox, 2008). Les chartes garantissent aux individus le droit de se rassembler en communauté de croyance, à manifester librement leurs opinions religieuses sur la place publique, etc., la seule limite imposée concernant le respect des règles de la paix sociale. On interprète bien mal le principe de laïcité lorsqu’on pense pouvoir en déduire l’expulsion de la religion de l’espace public en société libérale.

Le cours ÉCR et la connaissance des religions

La question posée par la décision d’introduire un programme obligatoire d’éthique et de culture religieuse n’est donc pas celle du droit d’un état laïc d’intégrer ces matières dans le curriculum du ministère de l’Éducation des Loisirs et du Sport (MELS), mais celles de la nature de ce programme et de la pertinence de cette innovation. L’Assemblée nationale a jugé qu’il était discriminatoire de privilégier le catholicisme et le protestantisme dans les structures scolaires et dans l’enseignement (loi 118, 2005) et a approuvé un programme réunissant l’éthique et l’approche culturelle des faits religieux pour apprendre à réfléchir sur des questions éthiques, à manifester une compréhension du phénomène religieux et à pratiquer le dialogue. Qu’on me permette de clarifier le type de savoir qui sert de fondement au volet culture religieuse du programme ministériel et qui en marque la nature. Cette question est évidemment cruciale si l’on veut apprécier la compatibilité de la formation obligatoire proposée avec la mission éducative d’un état démocratique laïc.

Le type de connaissance des religions sur lequel s’appuie ÉCR s’est élaboré dans l’intelligence occidentale à la suite des entreprises commerciales et coloniales qui débutent au XVIe siècle et vont s’intensifier au cours des deux siècles suivants. La découverte d’imposantes civilisations qui ne doivent rien aux monothéismes bibliques provoque une crise des fondements aujourd’hui encore perceptible et la création de divers modèles de solutions savantes en quête de validité universelle. Le siècle des Lumières se partage entre une solution de type théorique, celle d’une religion dite « naturelle » dont les éléments essentiels se retrouveraient partout, cachés sous les « histoires fabuleuses » et les dogmes, et une solution déjà plus empirique qui suppose une universalité dont les propriétés sont à découvrir par des travaux comparatistes rendus possibles par l’observation, les récits de voyage, l’étude des langues, etc. Ce deuxième modèle sera inventé, entre autres, par le jésuite Joseph-Francois Lafitau missionnaire à Kahnawake de 1712 à 1717. Le courant privilégiant la discussion théorique a priori de la religion trouvera place dans l’histoire de la philosophie, alors que le courant comparatiste plus empirique s’épanouira dans les travaux d’érudition historique et dans ceux qui donneront naissance aux sciences humaines à compter du XIXe siècle.

L’idée d’une science de la religion émerge dans la France des années 1830-1848. Le programme permettant d’apprécier son histoire, sa croissance et son évolution de la même manière qu’on apprécierait celles de n’importe quel objet sera popularisé dans le public international par les travaux de Max Müller dès les années 1870. Un vaste domaine interdisciplinaire critique se déploiera au cours du XXe siècle, qui s’intéresse à toutes les religions du monde et en analyse les structures, les fonctions et les significations. Il s’élargira à des objets situés en dehors des institutions religieuses, vers des mouvements sociaux, des courants idéologiques et des formes de la fiction.

Le nouveau programme ÉCR s’appuie sur ce domaine savant qui retrouve une actualité et une créativité nouvelles depuis que nous constatons que l’Occident est entré dans une ère post-chrétienne. Le questionnement sur le sens du religieux pour la société comme pour l’individu peut se poser maintenant aux tenants des « Lumières éclairées ». « S’il y a un ferment original dans la culture d’aujourd’hui, c’est celui-là », ose dire Gauchet (2007, 73). Au Québec cette nouvelle perspective savante sur les religions en tant que faits d’histoire, de culture et de société s’est manifestée d’abord dans des travaux d’exégèse biblique et d’histoire médiévale avant d’habiter une sociologie mise au service d’intentions pastorales à la fin des années 1950. Ce n’est qu’avec la création par l’État québécois de sa première université, l’UQÀM, qu’une étude de la religion, en situation d’autonomie vis-à-vis de toute autorité religieuse, aura les moyens d’une existence disciplinaire distincte. Quarante années plus tard, cet héritage de connaissance est offert aux jeunes citoyennes et citoyens du Québec à titre de ressource pour comprendre la dimension symbolique fondamentale de l’héritage occidental de la majorité, ainsi que l’héritage des jeunes appartenant aux autres rameaux culturels de l’humanité qui ont à faire société ensemble.

Ce bref rappel de la genèse d’un nouveau type de perspective sur la religion, qui a accompagné la naissance de nos États laïcs contemporains, suffit à établir la congruence du nouveau programme avec les exigences du principe de liberté religieuse et avec celles de la connaissance issue du travail savant qu’entend promouvoir un système d’éducation progressif. En dehors de certains milieux confessionnels qui refusent à leurs enfants l’accès à une connaissance non régulée par des déterminations confessionnelles et qui contestent l’obligation scolaire de la loi, d’autres intervenants discutent surtout de la pertinence de mettre l’objet religieux au programme. L’objection à l’effet qu’il y ait incompatibilité entre la religion et la raison ne peut guère s’appliquer à un programme qui veut introduire aux résultats de l’étude des religions faite selon les critère de la raison savante et non initier à la vie religieuse, et pourtant on entend encore ce curieux raisonnement dans la bouche de certains ténors de la laïcité. Le combat contre les religions a le plus souvent été un combat pour la liberté de penser et d’agir mené contre les Églises et, singulièrement, contre l’Église catholique chez nous. L’adversaire institutionnel s’est évanoui. Le combat a été gagné et la menace de contrôle aliénant ne provient plus des institutions religieuses. Passons à autre chose de plus nécessaire en notre ère de mondialisation culturelle accélérée.

Un espace patrimonial à partager

Les visées éducatives et politiques du gouvernement, en introduisant le programme ÉCR, sont de deux types : fournir les connaissances nécessaires pour développer le respect mutuel entre porteurs de visions du monde différentes, y inclus au sein de la majorité dont l’héritage chrétien est aujourd’hui éclaté et en rupture de mémoire ; fournir les clés d’interprétation de base permettant aux nouvelles générations de comprendre la dimension de l’héritage civilisationnel dont ils sont issus. Il s’agit ici de pallier au phénomène de rupture de la tradition qui communiquait les références identitaires de longue portée en activant et réactivant par la parole et le système rituel l’appartenance à un monde commun perçu comme une référence stable. L’approche culturelle de la religion, en situation scolaire, transforme la sphère de la pratique religieuse en espace patrimonial, en legs mémoriel à partager. Elle servira à configurer prioritairement la référence identitaire des jeunes d’ascendance canadienne française catholique et protestante puisque ce domaine doit être présent dans chaque bloc thématique. Toutes les enquêtes montrent l’importance de la référence religieuse dans la conscience de soi au Québec. Elle servira simultanément à introduire les jeunes issus d’aires culturelles non bibliques à l’héritage majoritaire de leur société d’adoption, tout en faisant découvrir à cette majorité leurs univers religieux particuliers. Voilà un modèle de formation qui répond avec intelligence aux questions que se posent aujourd’hui tous les États d’un monde globalisé culturellement.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Louis Rousseau

Professeur Sciences des religions, UQAM

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